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Les bruits en fête


Voyage au bout de la Nuit bleue, à Arc-et-Senans



La 6e édition de la Nuit bleue, proposée par l'association Elektrophonie, les 6 et 7 juillet, dans le cadre majestueux de la Saline d'Arc-et-Senans, a tenu toutes ses promesses, grâce notamment aux concerts de Carl Michael von Hausswolff, Pierre Henry ou Jacopo Baboni-S


« L'été, la nuit, les bruits sont en fête », écrivait E.A. Poe dans son poème Al Aaraaf. La Saline Royale d'Arc-et-Senans n'a pas failli à cette promesse lors des deux nuits acousmatiques organisées par Elektrophonie, les 6 et 7 juillet derniers. L'architecture panoptique mi-utopique, mi-disciplinaire de l'édifice conçu par Ledoux fut, le temps du festival, poétiquement révélée par l'audacieuse installation « synoptique » du plasticien Michel Verjux, qui a pris le parti (voir ses Notes numérotées, n° 18604) de disposer, face à chaque entrée des différents corps de bâtiments, de larges cercles de lumière, ne laissant nulle intimité aux allées et venues des auditeurs ; un dispositif rapidement court-circuité par les improvisations chorégraphiques pour ombres chinoises de ces derniers, qui offrirent un spectacle visuel inattendu et permanent aux murs de cette Cité idéale.

La première nuit fut consacrée à la diffusion de pièces électroacoustiques souvent rares, dans l'intimité de l'acousmonium installé dans les immenses Sels Est. Se sont enchaînées des découvertes, en particulier des œuvres d'électroacousticiens suédois et turcs (on pense au très beau Gilgamesh (2003) du Suédois Mikael Strömberg, conjuguant des basses profondes et des voix d'enfants dans une atmosphère magnétique), et des pièces plus « classiques » comme Silver Apples of the Moon (1967) de l'Américain Morton Subotnik, Bye Bye Butterfly (1965) de Pauline Oliveiros, 7 Organism Study de Charlemagne Palestine, ou le vibrant Destiny carved by internal failure de Bastard Noise (2001), véritablement redécouverts par la grâce de la frissonnante modulation des ondes permise par ce bel orchestre d'enceintes, parfaitement dirigé par les interprètes acousmatiques internationaux qui se sont succédés au fil des diffusions. Mais c'est peut-être la création Taiga – Taïga de Christophe Ruetsch et Phonophani (projet solo expérimental du Norvégien Espen Sommer Eide), puis le concert très attendu de Carl Michael Von Hausswolff, qui ont avec le plus d'évidence donné la mesure de la spécificité (ou de la magie ?) de l'acousmonium, offrant au public une véritablement appréhension de la musique dans sa dimension d'expérience, par une mise de l'auditeur en présence directe des sons.
Ce dont a achevé de témoigner, aussi magistralement qu'à son habitude, le compositeur Pierre Henry. La première pièce qu'il présenta, le samedi 7 juillet, intitulée Impressions sismiques et composée d'enregistrement scientifiques de secousses telluriques, donnait à entendre, dans une ambiance explosive latente, un tonnerre cathartique fait de sons amples mais incisifs, pénétrants et galactiques, qui tenait fermement les rênes des impressions auditives du public. Suivit la création d'Utopia, écrite par Henry en l'honneur de la Saline : « Mon hommage à Claude-Nicolas Ledoux s'écoute comme une "suite" de sonorités inspirées par les matériaux de ce bâtisseur-visionnaire. Les apparitions des étapes de cet Opéra fabuleux qu'est Arc-et-Senans sont pour moi similaires à une composition musicale organisée dans l'espace et la temporalité. » Métaphore musical de l'édifice, cette création tissait ainsi, dans son mode de diffusion même, un lien étroit avec l'architecture du lieu ; par la manière dont il « encercle » les auditeurs par ses enceintes nombreuses (90 au total), l'acousmonium se fait tantôt matrice protectrice et rassurante, tantôt prison angoissante et étouffante, parfois encore cercle d'évasion vers l'imagination et l'utopie.

La nuit du samedi mit principalement à l'honneur le label allemand Raster-Noton, avec un plateau de cinq concerts, accompagnés par les visuels pointillistes et minimalistes caractéristiques d'une maison qui accorde une importance équivalente à l'aspect plastique, visuel et musical de ses parutions. A retenir, parmi eux, le très beau live de Frank Bretschneider en forme de feu d'artifice, où le compositeur canalisait dans des mitraillements pulsationnels une étrange énergie à la puissance croissante, évoquant une sorte de Krisis rythmique tout en retenue. Ou encore, celui du Français Kangding Ray, qui confrontait des atmosphères veloutées et des basses hypnotiques d'où se dégagent des sonorités semblant de lointains souvenirs acoustiques.

Excellente surprise du festival enfin, la présence, aux côtés de Hans Tutschku dans le cadre des concerts de l'Ensemble de Musique Interactive de l'ENM du Pays de Montbéliard, du compositeur et théoricien italien Jacopo Baboni-Schilingi. Très discret sur la scène électronique, sur laquelle il demeure étrangement méconnu, celui-ci est pourtant à l'origine de nombreux logiciels de composition assistée par ordinateur (comme Profile ou Morphologie), matière qu'il a par ailleurs enseignée à l'IRCAM où il a été compositeur-chercheur. Il s'est intéressé dès le début des années 1990 à la composition électroacoustique et aux modèles musicaux interactifs, et ses œuvres ont été jouées dans les principaux festivals de musiques contemporaines, notamment par l'Ensemble Intercontemporain. Un vaste espace d'expression lui était offert lors de la seconde nuit : l'occasion, pour les auditeurs noctambules, de découvrir en live trois de ses pièces récentes pour instrumentistes solistes et live computer – illustrations d'une nouvelle esthétique que Jacopo Baboni-Schilingi a élaborée ces dernières années, et qu'il appelle la « musique hyper-systémique »(1). Sa pièce pour percussions et laptop, intitulée Decode-II, mettait précisément en œuvre son concept de musique interactive, en se basant sur une partition écrite interprétée par un instrumentiste (l'impressionnant Joël Lorcerie), dont les variations constitutives sont proposées en direct par le compositeur grâce à son logiciel, qui lui permet de penser et de réécrire la pièce à l'instant même de son exécution. De cette technique naît l'étonnant dialogue entre une longue phrase instrumentale apnéique, à la fois brutale et précise, et des nappes fluides et hétérogènes qui se font tantôt l'écho, voire l'ombre, tantôt le maître des sons instrumentaux, devenus matière sonore première d'une œuvre à l'atmosphère féerique et inquiétante, pouvant évoquer l'étrange poésie des films de Cocteau.

Dorothée Smith

1. Voir l'essai intitulé La musique hyper-systémique, récemment paru aux éditions Mix, collection « Gris ».

La 6e Nuit bleue s'est déroulée les 6 et 7 juillet à la Saline Royale d'Arc et Senans (Franche-Comté). www.nuit-bleue.com
A noter que la radio NWE a enregistré quelques-uns des concerts de cette édition, qui peuvent être écoutés en ligne sur son site Internet : http://www.radiowne.org/Nuit-bleue


Publié le 2007-07-18

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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