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Pour les aveugles que nous sommes


Enfants de nuit



Enfants de nuit, exposition-spectacle de Jean-Michel Bruyère avec des enfants des rues de Dakar, capture dans le noir une beauté suffocante, irrespirable.


On avait prévenu. Cette année, « personne ne sort indemne » du festival d'Avignon. Dernier choc en date : Enfants de nuit, exposition-spectacle de Jean-Michel Bruyère avec les « élèves artistes » de Mar-Keneen-Ki à Dakar, une « maison » qui recueille dans les rues de Dakar des enfants errants.
Par petits groupes, on vous fait entrer dans les caves de la baraque Chabran. Munis d'une lampe torche, qui fait office de bâton d'aveugle pour s'enfoncer dans l'obscurité de ce que nos aveuglements d'occidentaux parvenus (la misère aussi, ici, bien sûr, mais quand même...) refusent de voir, de considérer, d'envisager. Parcours dans le noir, donc. Un noir épais, souterrain, tombal. Vous êtes là, avec votre misérable lampe torche, dans les catacombes de l'humanité. Et ces catacombes sont habitées. Cela pourrait être les enfants qui se planquent dans les égouts de Bucarest. Il se trouve que ce sont ceux de Dakar, Sénégal, où Jean-Michel Bruyère a jeté l'ancre il y a dix ans, parce qu'il ne voulait pas fuir ce qu'il avait vu (cf entretien avec Bruno Tackels, Mouvement n° 18).
Noir sur noir. Inutile d'écarquiller les yeux. C'est difficile à voir. C'est asphyxiant. Prend à la gorge. Ce n'est pas « à vot' bon cœur, messieurs dames », la charité n'a rien à faire ici. Les corps sont en cage, les regards n'attendent rien, les déjà morts ont chacun leur petite croix, et ça fait un cimetière d'oripeaux. Il y a des voix, des voix silencieuses, des voix chuchotantes, des voix hurlantes, des voix vivantes et d'outre-tombe. Il y a des mots, peints sur le noir des murs et des plafonds, et que la lampe torche doit aller débusquer le long de lignes serpentines. Des mots qui n'en finissent pas. Il y a des images, petits tas d'objets arrangés au sol, photos d'enfants endormis ou morts dans la rue, plaquées au sol. Vous leur marchez dessus. Et des vidéos, de petites danses sur place, de courses effrénées fondues au noir. Il y a de la musique, avec la scène dantesque d'un orchestre momifié d'où surgit soudain une plainte rauque.
Il y a de l'humanité, donc de la beauté. Oui, de la beauté. Suffocante, irrespirable. Pas compassionnelle pour deux sous. A prendre ou à laisser. Difficile de ne pas se laisser prendre.

A propos de ces Enfants de nuit , on lisait ce matin, sous une plume qu'on aime bien (Zoé Lin), dans un journal que l'on ne peut suspecter de fadeur (L'Humanité) : « on a du mal à saisir la frontière entre le voyeurisme et le spectacle. (...) On est dans le démonstratif pur jus, même pas didactique et au final on se demande bien à quel effet. Sûrement rapport à la passivité légendaire des habitants nés du bon côté de l'hémisphère. D'où leur mauvaise conscience. Et j'oubliais la culpabilité. La télévision fait cela très bien, entre la poire et le fromage. Dommage, mais les bons sentiments ne font pas forcément du bon théâtre ». Désolé pour la poire et le fromage, mais entre l'enclume et le marteau (sans parler de la faucille), L'Humanité se trompe de camp. En tout cas, c‘est faire fi de l'expérience esthétique, que la télévision anesthésie alors que le « spectacle » de Jean-Michel Bruyère et des enfants de Dakar pique au vif. En ce sens, Enfants de nuit a toute sa place au festival d'Avignon. La vie continue, comme on dit sans ces cas là. Il reste d'autres spectacles à voir, alors que, peut-être, il faudrait tout arrêter, faire la révolution une fois pour toutes pour que cet insupportable-là disparaisse de la planète (à propos, le ministre de la Culture-collègue de Sarkozy –c'est désormais comme ça que nous appellerons Jean-Jacques Aillagon, vient voir dans quelques jours Enfants de nuit . Après ça, en toute logique, il devrait démissionner du gouvernement ! A suivre...). En attendant, dire tout juste, mais pas pour solde de tout compte, qu'en sortant de la baraque Chabran, où est présenté Enfants de nuit , au milieu de l'après-midi, que la lumière du jour semble soudain très cruelle. Et que l'on sort bouleversé, au-delà de ce que les mots peuvent dire, si les mots peuvent encore dire quoi que ce soit.

Jean-Marc Adolphe


Enfants de nuit, exposition-spectacle de LFK-la fabriks, au Festival d'Avignon, jusqu'au 22 juillet.



Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-07-15

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : politique, installation,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Jean Michel BRUYERE (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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