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Temps d'écriture, temps de mise en scène
Thierry Bédard à Montévidéo
Après une résidence à Montévidéo, Thierry Bédard a mis en scène l'Epilogue d'une trottoire d'Alain Kamal Martial, qui sera jouée en novembre sur la Scène Nationale de Bonlieu (Annecy). Un travail qui s'inscrit dans son cycle De l'étranger(s).
Fin juin, au terme de son atelier de recherche à Montévidéo (Marseille), Thierry Bédard a présenté sa mise en scène de l'Epilogue d'une trottoire du mahorais Alain Kamal Martial. Mise en scène qu'il a immédiatement jugée « trop théâtrale ». Thierry Bédard cherche en effet, comme nombres d'artistes contemporains, à échapper aux conventions de représentation qui ne font que jouer à faire du théâtre. Pour cela, il faut le temps d'une recherche sur le sens des gestes accomplis – portant donc sur de l'invisible.
Lorsqu'en 1989, Thierry Bédard fonde l'association Notoire et décide d'organiser son travail de metteur en scène en une série de « cycles », il prévoit l'archivage de son œuvre. Il la structure en chapitres, créant un dispositif mémoriel générateur de formes, elles-mêmes en rapport avec la question du récit et de sa construction à la fois singulière et collective. Rappelons qu'une des idées communes est que nous vivrions la « fin de l'histoire »... Une proposition qui trahit le projet d'anéantir les facultés collectives et individuelles de récit, notamment en confiant aux médias la construction, voire la falsification, de notre mémoire et sa transmission. Thierry Bédard structure au contraire son travail de façon narrative, ou du moins comme ayant trait à la question du récit. Mais, comme tout récit, l'histoire des cycles est une fiction, une fable, qui symbolise. Le travail critique, pour ne pas réduire les étapes des créations à des anecdotes, peut ici relayer cette semi fiction que serait le récit d'une création d'Epilogue d'une trottoire.
Bribes du récit d'une création en cours. Alain Kamal Martial croise Thierry Bédard en 2004, au Théâtre du Grand Marché (Centre national dramatique de l'Océan indien et de la Réunion) où l'auteur mahorais met en scène un de ses textes. Il lui fait lire son Epilogue des noyés, récit posthume d'un clandestin, matraqué et noyé sur un rivage français de Mayotte.
A cette époque, Thierry Bédard pense à un nouveau cycle, intitulé « De l'étranger(s) », qu'il consacrerait à des auteurs de pays en souffrance. Il lit Nuruddin Farah (somalien), Janane Jassim Hillawi (irakien), Salim Barakat kurde (syrien), Mia Couto (mozambicain), pour se mettre en contact avec ces zones (1), et cherche à les rencontrer. Il est déjà en lien avec l'écrivain iranien Reza Baraheni auquel il consacre un cycle – il a mis en scène En enfer (2003, Scène Nationale de Bonlieu, Annecy) – et des conférences poétiques (Qeskes, Festival d'Avignon 2004). Après avoir lu son roman Azziadhé, il lui commande un texte. Ce sera Exilith, portrait d'une femme intemporelle (une Lilith) expulsée du monde (Exit Lilith) ; à la fois mythe de la déesse mère et symbole de la femme androgyne prise pour un serpent. En 2006, Exilith est créée par Thierry Bédard avec Marie-Charlotte Biais, à la Scène Nationale de Bonlieu (Annecy) dont il est artiste associé.
Auparavant, en 2005, il a travaillé à la mise en scène de L'Epilogue des noyés, et l'a créé au centre dramatique de la Réunion (Théâtre du Grand Marché) puis au Festival des Francophonies à Limoges, où Alain Kamal Martial était en résidence en 2006.
Ce premier opus du cycle De l'étranger(s) sera repris en novembre à Annecy, en même temps que l'Epilogue d'une trottoire, opus 7 en création. Alors qu'une « trottoire » désigne une prostituée à Mayotte, le texte d'Alain Kamal Martial fait du trottoir un no man's land. Qui peut être d'ici comme d'ailleurs. Thierry Bédard sera allé, en y pensant déjà, dans des quartiers de prostitution, à Tanarive, à Magadascar mais aussi à Maputo au Mozambique. « ...à Maputo, j'ai passé mon temps à " l'Hôtel Central ", un bar de nuit qui est en fait un bordel très pauvre... – je ne sais pas si on peut raconter cela mais, en même temps, tout est devenu si propre, si culturel... (...) Il est étrange que cela soit l'un de ces endroits d'absolue perte de soi... et d'une humanité concentrée (...). Je ne pouvais plus quitter cet endroit... C'est cette question-là, qui m'anime, je crois, pour mener le cycle de l'étranger(s) ; c'est la question d'être au cœur – le sens littéral m'intéresse – au cœur de l'humanité » (entretien, n° 43 de Mouvement).
L'Epilogue d'une trottoire rentre en résonance avec Exilith, faisant comme suite au destin d'un mythe de femme originelle. Marie-Charlotte Biais sera le lien, elle qui a joué Exilith. Quand Exilith était un texte à tonalité épique où le récit traditionnel est encore possible, l'Epilogue d'une trottoire lui offre une écriture très différente, plus proche d'une structure sonore et du poème, du fragment et du bégaiement, de la difficulté à raconter pour une personne dépossédée. Alain Kamal Martial qui se présente comme étant lui-même « le corps en putréfaction », possédant « une chair d'emprunt (...) comme on a voulu qu'elle soit », est sur un seuil, comme la bouche ouverte sur un cri, cherchant ses mots. La série des Epilogues [des noyés, des ventres (des non-nés avortés), d'une trottoire] est bien sur cette frontière d'une mutilation – celle de la rive, du trottoir, de l'accouchement –. La difficulté à raconter ce qui nous arrive, à soi comme aux autres, est le symptôme d'une atteinte du corps, qu'Alain Kamal Martial tente de soigner par l'écriture. En parlant pour des morts ou en prenant la place de l'Autre (la femme, l'étranger, l'enfant), il déplace aussi l'idée que l'on se fait du rapport entre le corps et la parole. L'idée reçue en ce domaine est qu'une voix vient d'un corps. Mais la situation théâtrale semble miser sur l'idée inverse qui ferait provenir la chair sensible de la parole délivrée par le récit d'une première mort, comme de la rencontre de ce qui est autre à soi.
Que raconter ? Là encore, la rencontre de Thierry Bédard et d'Alain Kamal Martial fait sens, elle pose la question du récit. Après trois semaines à Montévidéo de travail sur le jeu et le sonore, et cinq jours avec le danseur brésilien Joao Fernando Cabral, la présentation scénique livre l'impression d'un continuum, qui escamote le rythme saccadé et brisé d'écriture. D'où l'impression de quelque chose de « trop théâtral ». La bande sonore (Jean Pascal Lamand), composée d'après des conversations enregistrées en mars 2007 auprès des prostituées à Tananarive, peut accentuer le côté pittoresque et romancé, ou aller au contraire dans le sens de l'écriture. Le rôle de Joao Fernando Cabral sera déterminant : porteur d'une force sombre et d'un érotisme direct, sa présence amène un trouble, une ambivalence : il pourrait être un objet de passion.
Les trois semaines suivantes, à Annecy, seront consacrées à la partie chorégraphique et aussi à une technologie imperceptible de la voix (micro), avant la création à la Scène nationale de Bonlieu. L'enjeu sera de faire sens, et de circonvenir le thème de la prostituée, piège tant il actionne une machinerie fantasmatique. Toute la question sera de savoir comment l'autre, l'étranger, qu'introduit Joao Fernando Cabral, pourra rencontrer la « trottoire », et comment Marie-Charlotte Biais pourra traduire dans sa voix l'effet de cette rencontre, comme une renaissance étrange de la chair sensibilisée.
Mari-Mai Corbel.
1. A y regarder de plus près, des zones riches parfois voisinent ou se juxtaposent même aux pauvres, et la misère de la prostitution comme de l'échouage des dits clandestins.
2. Voir notre entretien n° Mouvement, avec Thierry Bédard : «...J'ai profondément envie d'être avec, et pour cela, je ressens la nécessité d'aller vers ces endroits de misère... Pour être au monde. En allant là-bas ou en lisant certaines œuvres, en allant vers des artistes de là-bas... »
Epilogue d'une trottoire, d'Alain Kamal Martial, atelier de recherche de Thierry Bédard, créé les 28 & 29 juin 2007 à Montévidéo (Marseille).
Publié le 2007-07-24
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : chronique
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Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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