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Foucault 71 Episode 0


Depuis l'endroit du théâtre



Cinq comédiennes placent sous le feu des projecteurs l'année 1971 telle que le penseur Michel Foucault l'a vécue : de manière militante. Depuis l'endroit du théâtre, elles envisagent les idéaux mis à l'épreuve par l'actualité politique, dévoilant une archéologie du savoir enfoui.


Exilé sur l'Ile de la Barthelasse(1), hypothétique et épuré, le plateau est propre au recueillement philosophique, qui, sans esprit de chapelle, appelle à la médiation dynamique, cherche des ponts entre 1971 et 2007.
Enrichi du verbe et du corps, l'acte théâtral s'empare ici de textes dits « non dramatiques » et tire la pensée sous les feux de la rampe, au vu et au su de tous. Sur une île de l'archipel avignonnais, cinq comédiennes dévoilent une archéologie du savoir enfoui, et bien au-delà de la citation d'apparat, jouent des propos politiques de Michel Foucault. En empruntant à ses discours leur langue et leur contenu, elles exploitent littéralement le discours tel que le philosophe aimait à l'envisager : « Cet ensemble de discours est envisagé non pas seulement comme un ensemble d'évènements qui auraient eu lieu une fois pour toutes et qui resteraient en suspens, dans les limbes ou dans le purgatoire de l'histoire, mais aussi comme un ensemble qui continue à fonctionner, à se transformer à travers l'histoire, à donner possibilité d'apparaître à d'autres discours »(2) .
Si une métamorphose s'opère, cela n'est pas au détriment du sens. Il ne s'agit ni de faire du théâtre militant, ni de faire du théâtre didactique. Travaillant à une pensée collective, elles se sont posé la question du militantisme aujourd'hui, en tant qu'artistes, et ont constaté la peur qui les empêchait de s'engager quand pourtant les causes étaient justes. Elles sont conscientes aussi de la portée « informative » de leur proposition, mais pas plus que la cause militante, la cause éducative ne les intéresse au départ. Il ne s'agit pas non plus de proposer une esthétisation de ces textes politiques ; elles donnent juste corps, dans toute leur féminine sobriété, aux postures philosophiques des Deleuze, Langlois et autres Foucault. Sans esbroufe, la pensée ne se déguise pas, l'engagement non plus. Elles sont d'abord comédiennes, et ce qui les intéresse ici est avant tout un théâtre conçu comme un lieu d'observation, qui regarde les concepts en les éclairant autrement. Jetés dans l'arène, ces lions effrayants sont peut-être domptables, peut-être domesticables et dramatisables ? Tel est le désir qui anime Foucault 71 : trouver les outils de jeu qui peuvent innerver une pensée, et y prendre plaisir – jubiler à découvrir des postures, des intonations, des temps de réflexion ; roder une pensée en l'éprouvant ; être aiguës sur le sens des mots, dérouler les raisonnements et les concepts en en respectant les chemins tortueux.
Artisanes de leur art, les comédiennes cherchent aussi à déterrer les outils qui, pensés en 1971, peuvent être ressaisis aujourd'hui. Pourquoi 1971 ? Parce que c'est l'année de naissance du GIP (Groupe information prison) initié par le philosophe, parce que cet engagement en a appelé d'autres. Pour le militantisme, parce qu'il est microscopique et la résistance locale, il s'agit surtout de faire à échelle humaine : le lien avec l'acte théâtral est pour elles flagrant.
Si les actes originels n'ont rien de théâtraux, ils sont en revanche dramatiques : le journaliste Alain Jaubert passé à tabac par des policiers alors qu'il venait en aide à un manifestant gauchiste ; le jeune Djellalli, âgé de 15 ans, tué d'une balle dans la nuque par le concierge de son immeuble... Sous l'angle de ces trois « affaires », à l'écoute des discours prononcés à l'époque par Michel Foucault et de ses entretiens avec les intellectuels de gauche, Gilles Deleuze surtout, l'Episode 0 de Foucault 71 construit un objet scénique, philosophique et politique dont la portée satisfait chacun des aspects touchés.
Réunies dans le collectif Foucault 71, soutenues par la compagnie de la Concordance des temps, Sabrina Baldassara, Stéphanie Farison, Emmanuelle Lafon, Sara Louis et Lucie Nicolas expérimentent talentueusement la survie des concepts dans ce milieu hostile qu'est, a priori, la scène. Accompagnées par Philippe Artières, chargé de recherche en histoire au CNRS – LAHIC et président de l'Association pour le Centre Michel Foucault, elles ont eu le rare privilège d'accéder aux archives du philosophe : la plupart des textes sont ainsi issus de ce fonds luxuriant, dont certains n'ont jamais été publiés, et d'autres sont tirés des Dits et écrits publiés chez Gallimard.
Sous le feu des projecteurs, ces textes se colorent du grain des voix de ces jeunes femmes nées dans les années 1970 et prennent alors une portée nouvelle, résonnant avec une actualité qui ne manque pas de sujets d'enragement.

Ninon Prouteau

1. Lieu du festival Contre Courant, site paisible et grand ouvert (« Entrez libres », sur l'affiche de Ben) à l'écart du brouhaha avignonnais, tout en conservant intacte la dynamique culturelle infléchie par le festival. L'organisation de Contre Courant par la Caisse Centrale d'Activités Sociales du personnel des industries électriques et gazières (CCAS) et les Caisses Mutuelles Complémentaires et d'Action Sociales des agents EDF-GDF Provence-Alpes-Côte d'Azur (les CMCAS PACA) permet chaque année d'assister librement aux pièces programmées.
2.
Michel Foucault explique son dernier livre, in Magazine littéraire n° 28, avril-mai 1969.

Foucault 71 Episode 0
, pièce vue le 20 juillet à 18h30 sur l'Ile de la Barthelasse dans le festival Contre Courant VIe édition, manifestation culturelle liée au festival d'Avignon, organisée par la CCAS du 13 au 21 juillet.

L'Episode 0 sera repris à Anis Gras, le Lieu de l'Autre, à Arcueil, et l'Episode 1, La Prison à Confluences, à Paris, en février et mars 2008..



Ninon PROUTEAU,
Publié le 2007-07-25

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : théâtre-texte, Festival d'Avignon, festival off,
Mot(s) Important(s) : adaptation, militant, politique, philosophie,
Artiste(s) : FOUCAULT 71 (collectif), Michel FOUCAULT (philosophe), Ninon PROUTEAU (rédacteur),
Passage(s) : Anis Gras Arcueil 94110 , Confluences, maison des arts urbains de Paris Paris 75020 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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