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Les chroniques de plateau, la suite


Bruno Tackels poursuit son journal de spectateur avignonnais



De nouvelles chroniques d'Avignon, dans lesquelles Bruno Tackels évoque les travaux de Dieudonné Niangouna, Krzysztof Warlikowski et Jean-François Sivadier.


18 juillet. Attitude clando. Il est debout devant nous. Pendant une heure il ne va pas bouger, pas d'un pouce (ou alors juste le pouce). Le mouvement est pourtant permanent, dans cette immobilité apparente. Ça grouille de gestes insensés, on sent la révolte en train de se hurler. De se clamer à la face du monde. Mais non, en apparence, tout est calme. Beau et sobre, comme ces vieilles pierres d'Avignon, qui masquent depuis des siècles la violence qui les a fait naître. D'où la justesse de ce lieu, magique, le jardin de la rue de Mons, un temps QG du Festival, aujourd'hui rendu aux spectacles, flanqué du mur imposant du Palais des Papes, qui ne se fait pas oublier. C'est d'ailleurs la même impression qui se dégageait du travail de Rodrigo Garcia dans la Cour du Cloître des Carmes. En apparence déplacé, le lieu mythique insistait et soulignait encore davantage la violence de ce qui s'y déployait. Dieudonné Niangouna, enfermé, cloîtré (eh oui) dans un hôpital (de ceux qui soignent autant qu'ils détruisent), et refusant d'y être assimilé, encodé, « dossifié », catalogué. Une heure pour dire qu'il n'ira pas, qu'il est en dehors, enfermé, mais en dehors de tout ce cirque mondial qui nous obligerait à une attitude homogène. Il crie, doucement, mais il crie, d'où il vient, où il est (présentement sur un lit de braise). Il se consume. Il le dit. C'est d'une âpreté à peine supportable. Normal que des gens ne supportent pas. Le soir où j'y étais, deux spectateurs ont jeté leur coussin à la gueule du « nègre ». Ils n'ont pas pu s'en empêcher, visiblement, mis hors d'eux d'entendre ce « nègre » parler et penser « comme un nègre ». Bon vieux réflexe, quand tu nous tiens. Où l'on saisit que la colonisation n'a pas fini de produire ses ravages. Longues, longues peines à purger, encore.

Attitude clando, Dieudonné Niangouna, au jardin de la rue de Mons à 23h.

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19 juillet. Angels in America. La pièce de Tony Kushner avait déjà été montée en Avignon (par Brigitte Jaques), dans une version parfaitement conforme à l'époque et à l'idéologie qui dominait alors : fascination un peu honteuse pour l'Amérique de nos fantasmes nouveaux riches, pulsion morbide pour un retour des héros, patine chic et bourgeoise pour dire ce qui échappe précisément à toute appropriation classsiste – l'irruption de la mort qui frappe aveugle et désorganise un monde qui se croyait parfaitement ordonnancé. Et c'est bien la force de Krzysztof Warlikowski, dans la mise en scène qu'il présentait cette année, de sortir vainqueur de tous les pièges amiantés de la génération 80, alors même que la pièce parle précisément de ces années-là ! Toute la virtuosité de son spectacle tient dans ce paradoxe assumé : parler de ces années dramatiques (à cause du Sida, mais pas seulement), pour évoquer directement notre monde à nous, atteint par le Sida, mais pas seulement. Warlikowski réussit même le tour de force de donner une incroyable vigueur politique à cette pièce pour le moins inégale, parfois sentimentale, souvent glamour et mièvrement consensuelle. Tout se passe comme s'il la réécrivait à vue, devant nous, et en mieux. En grande partie grâce au talent de ses acteurs, à leur phrasé alangui, dérythmé et faussement décadent, qui réussit à nous faire pénétrer dans l'âme de celui qui dit.

Et puis la mise en scène est incroyablement puissante, les scènes se chevauchent et s'enchaînent avec une maîtrise impressionnante. Et un engagement sans concession, dans cette Pologne qui vit mal l'évolution moderne, et qui le fait payer cher, à ceux qui ne sont pas dans la norme hétérosexuelle bourgeoise (comme nous avons, chez nous, en France, fait payer cher, tous ceux qui n'étaient pas dans la norme hétérosexuelle bourgeoise). On sent bien que ces situations parlent au plus près, que les couples qui se trahissent, se délient, se livrent et se délivrent amoureusement combattent en fait la réalité de leur temps. Ces êtres qui se détruisent devant nous deviennent eux-mêmes des anges, oui ce sont eux les anges, contaminés par la beauté sculpturale de ces femmes qui se penchent sur eux, pour un dernier baiser d'amour.

Angels in America, mise en scène de Krysztof Warlikowski, dans la cour du lycée Saint Joseph, à 21h.

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21 juillet. Le Roi Lear. Habituellement, on le pense vieux, très vieux. C'est un réflexe conditionné (par quoi, d'ailleurs ?), comme on imagine Hamlet mince et élégant (alors que Shakespeare le décrit comme petit et gros...). Lear, c'est le rôle d'une fin de vie, la consécration pour un acteur au terme de la route. Or, ce n'est justement pas cela que dit la pièce ! Lear se démet de son trône avant l'heure, donc avant qu'il ne soit dans la vieillesse de l'âge. L'hypothèse qu'il aurait quarante ans n'est donc pas du tout saugrenue. C'est celle que Jean-François Sivadier a retenue en confiant le rôle à Nicolas Bouchaud. Cela dit, il faut du coup assumer, et faire passer le « déraillement » de Lear, qui est d'autant moins naturel qu'il est dans la force de l'âge... Car la pièce est un mystère absolu : pourquoi décide-t-il de quitter le trône ? Et comment motiver cette dérive déterminée vers le délire du néant ? Sivadier opte pour le versant de la comédie, son Lear est un bouffon baroque revenu de tout, sauf des bouffonneries de la vie, justement. D'où la présence époustouflante de son fou (sublimement incarné par Nora Krief, petit lutin fantasque qu'on a envie de serrer dans ses bras, tant il est tendre et sans cesse au bord de l'abîme), mais aussi l'évocation permanente de ces fameux « cent chevaliers » que le Roi demande à conserver auprès de lui, et qui vont être la cause de la discorde avec ses deux filles, Régane et Goneril. On saisit au fond que le roi ne demande qu'une seule chose : pouvoir déconner avec ses camarades de beuverie, trousser des femmes, et passer de folles nuits à s'éclater. Ni plus ni moins. Et puis d'un coup tout bascule, et la comédie des trois premiers actes devient grande douleur tragique. Tous perdent pied peu à peu. Lear s'enfonce dans la tempête intérieure, et quitte progressivement le monde des hommes. Pourtant, là encore, le théâtre reste présent, à vue, la tempête est faite par les comédiens, en soufflant... – moment d'anthologie. Dans ce monde qui bascule et s'envole, le fou ne l'abandonne pas, pas plus que Kent (Nadia Vonderheyden, impériale et aérienne, allégorie absolue de la fidélité métaphysique), tout comme Edgar, mis au ban par son frère diabolique, et surtout Gloucester, le personnage central de cette histoire, double de Lear, manipulateur au départ, manipulé de part en part, aveuglé, au sens figuré, puis au sens propre – figure de pureté tragique qui traverse toutes les avanies et en sort plus pur encore. Magnifique incarnation de Vincent Dissez, en double de Nicolas Bouchaud, un couple qui rappelle à ceux qui avaient vu les Gibiers du Temps de Gabily le duo des deux frères fils de Phèdre... Spectres irradiant de l'histoire du théâtre, qui continue de hanter les plateaux. Il est vrai que presque tous les acteurs de Jean-François Sivadier proviennent de l'aventure du Groupe T'chan ‘G, initiée par Gabily. Tout le monde ne l'oublie pas : j'étais heureux de le lire sous la plume d'une journaliste de La Provence, qui appelait de ses vœux que les textes de Gabily soient présents dans les prochaines éditions du Festival... On se souvient, cruel souvenir, que ses deux pièces majeures auraient dû être présentées l'année de l'annulation du Festival, en 2003... Il faudra donc persévérer encore...

Le Roi Lear, mise en scène de Jean-François Sivadier, dans la cour d'honneur du Palais des Papes à 21h30.

Bruno Tackels.


Bruno TACKELS,
Publié le 2007-07-30

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) : spectacle vivant, Festival d'Avignon,
Mot(s) Important(s) : clandestin, homosexualité, Shakespeare William,
Artiste(s) : Jean-François SIVADIER (metteur en scène), Dieudonné NIANGOUNA (auteur, metteur en scène), Krzysztof WARLIKOWSKI (metteur en scène), Bruno TACKELS (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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