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Deux ânes et quatre solos
«Le Vif du Sujet»
Au Vif du Sujet, le travail de la présence. Pitoyable avec Javier de Frutos. Sublime avec Hanna Hedman et Benoît Lachambre.
Le Vif du Sujet. Principe désormais connu: un danseur (ou danseuse) choisit un chorégraphe pour composer un solo. Vu que la danse n'est pas la matière première du festival d'Avignon, ce temps-là, du Vif du Sujet, est un temps de respiration plutôt agréable. Dans l'espace riquiqui de la cour du Lycée Saint-Joseph, à 11 heures du matin et à 18 h, on est vite hors d'Avignon, hors du temps, hors de tout.
On doit à François Raffinot, alors chargé de la danse au sein de la SACD, cette excellente idée du Vif du Sujet. Après Karine Saporta, qui sera exaucée de tous les pêchés capitaux commis par ailleurs pour avoir invité Erna Omarsdottir dans un mémorable solo conçu par Jan Fabre, c'est Héla Fattoumi qui a repris depuis l'an dernier les rênes du Vif du Sujet. On ne va pas s'en plaindre.
Pourtant, cette année, un chorégraphe n'aura pas les félicitations du jury. Javier de Frutos, encore inconnu du public français, peut le rester sans problème. Cet artiste, qui a démarré à New York du côté de Movement Research (plutôt bien), poursuit sa jeune carrière en cachetonnant à Londres pour des compagnies de ballet. Leonor Keil, danseuse portugaise qui travaille aujourd'hui auprès de Paulo Ribeiro a fait appel à ce de Frutos un peu avarié. Mauvaise pioche! Sur le Sacre du Printemps de Stravinsky, dans une interprétation pianistique dont le programme ne donne même pas la source, la pauvre Leonor Keil est jetée en pâture comme une vierge solitaire (Solitary virgin, c'est le titre) dans un atelier d'expression corporelle. C'est triste pour elle, et pitoyable: Javier de Frutos a chorégraphié pour elle comme il doit le faire sans états d'âme pour des compagnies classiques. Courageux mais pas téméraire, cet âne s'est éclipsé d'Avignon avant la première. On devrait lui retirer ses droits d'auteur.
Il n'est pourtant pas nécessaire d'en faire des kilos pour donner de l'émotion à revendre. Rachid Ouramndane, «dress-looké» en motard tout de noir par Misha Ishibashi et chorégraphié par Christian Rizzo dans Skull*Cult, en donne une démonstration minimale, dans un solo intégralement fait de dos, le visage couvert d'un masque noir. Travail d'articulations, de suspensions, qui trouve dans un registre forcément «déceptif» matière à intriguer.
Avec Hannah Hedman, beau visage d'Ethiopie sur un corps passé par l'improvisation et les techniques de «release» (avec Simone Forti, Lisa Nelson, Steve Paxton...), il y a un peu plus de chair. Une présence au gramme près, qui vient se lover à l'extrême bord du plateau. Enat et le jardin des icônes est signé Benoît Lachambre. On ne savait pas le performer-chorégraphe québecois capable de tant de douceur. Hanna Hedman a apporté un livre: Valère Novarina, Devant la parole. Et c'est là qu'elle danse, juste devant la parole. Mots issus du livre, chuchotés. Un bruissement d'elle. La danse s'échappe du texte, «matière déployée», rejetant à jamais cette vieille lune de «danse comme art non verbal» à laquelle doit encore croire Javier de Frutos. Si vite, les mots manquent pour dire que c'est sublime.
Dans le dernier de ces quatre solos, IT, chorégraphié par Wim Vandekeybus pour Sidi Larbi Cherkaoui, il y a encore du texte, et c'est une fable, narrée par un âne véritable qui fait sur scène une excellente figuration. Juché sur une colonne de stylite, Sidi Larbi Cherkaoui rejoint le plateau, et le mystique devient farfadet, contorsionniste, ange tombé sur terre. Doit-on suivre le conte ou s'oublier dans l'onctueuse virtuosité du danseur, sans perdre de vue les instructifs mouvements d'oreilles et de tête de l'âne? On ne sait pas, on ne sait plus, cela n'a peut-être guère d'importance. On est là encore dans l'éloquence d'une présence. Au vif du sujet, comme son nom l'indique.
Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2001-07-17
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : interprète, texte, masque, Festival d'Avignon,
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Hanna HEDMAN (danseur), Javier DE FRUTOS (chorégraphe), Sidi Larbi CHERKAOUI (danseur), Leonor KEIL (danseur), Benoît LACHAMBRE (chorégraphe), Christian RIZZO (chorégraphe), Rachid OURAMDANE (danseur), Wim VANDEKEYBUS (danseur), Héla FATTOUMI (directeur de structure),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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