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Découpages minuscules


La Foire 2040 à Lyon



La Foire 2040 est un voyage théâtral pas comme les autres sur la Saône, où les artistes croisés se demandent ce qui mérite de durer en 2040. Ce beau projet de Françoise Coupat mené pendant 4 ans ne trouve malheureusement pas son souffle et échoue là où il aurait dû réussir.


Le rendez-vous est au clos St Benoît, une cour d'immeuble quasi, sur les quais de Saône. Là, quelques arcades de pierre chaude paraissent idéales pour ces débuts de soirée d'été finissant. Une petite troupe, quelques acteurs, deux chanteurs et un musicien, installent une douceur et une très paisible agitation ; ils annoncent le spectacle, déballent trois malles et déroulent ce qui fait le prétexte de la soirée au travers d'un entremêlement de textes de Arlette Farge et Jean-Yves Loude et des témoignages d'habitants de Vienne, Dinan, Fécamp et de quatre villages du Bugey, rencontrés depuis 4 ans par le Théâtre de la Chrysalide et Françoise Coupat. Cette dernière, à l'origine du projet, emmène ce soir son monde. Il s'agit de s'interroger sur ce qui restera en 2040 ; sur ce qui « mérite de durer ». Les mots sont charmants, souvent malins ou attentionnés, et donnent lieu à de petites saynètes ; alternent prises de paroles, chants, courtes situations de bric et de broc faites de passé et de futur. C'est l'atmosphère que l'on retient ; tout est là de ce qu'il faut retenir : c'est sans doute ce qui mérite de durer, c'est sans doute là la durée, la sensation de la durée, dans la délicatesse des mots et du temps passé ensemble ; un présent retenu entre passé et futur.
A peine installé et invité, trois quarts d'heure plus tard, voilà qu'il faut partir, rejoindre un bateau-mouche sur la Saône, et descendre le fleuve en même temps que descend la nuit. On nous avait promis des scènes sur les quais, mais cela ne sera rien d'autre qu'une ballade en bateau, juste le temps de se dire que l'on prend trop rarement le temps de ces plaisirs qui font dériver les esprit et les corps. Le temps coure avec l'eau du fleuve, et nous voilà devant la Sucrière, grande bâtisse d'un autre âge industriel ; la nuit est sombre à présent, et le bâtiment est superbe sous les feux colorés de William Lambert et Marion Mas (on le croirait sorti d'un quartier de la nouvelle Babylone de Constant). Quelques harangues sur le quais, chants et rollers au loin, puis couloir de lumière et grande salle : autre pause pour quelques traversées dansées dans la lumière. On reste ainsi dans la même variation du thème principal, la rencontre, et la même attitude attentionnée de la part de Françoise Coupat... mais on commence, à trop apprécier le temps qui s'enfuit, à s'enfuir soi-même. Puis nouveau déplacement, nouvelle salle, nouveau média, comme s'il fallait sans cesse impressionner le temps, comme s'il fallait sans cesse retenir autrement le présent : micros pour historiette et belle vidéo de Ariane Doublet sur un village près de Fécamp, où l'on parle des grands événements (on s'apprête à vivre là-bas l'éclipse du soleil, du coup on parle des premiers pas sur la lune) et ça fait apparaître la fragile rencontre ; les acteurs causent à l'oreille des spectateurs en trimballant des cartons. Ce temps passé avec nous et l'attentionnée prise de parole sont décidément prétexte à bien des choses ; mais on a déjà oublié qu'est interrogé ainsi notre rapport à la parole rapportée, à l'expérience vécue et au témoignage.
Pause café, entracte, vin chaud. On découvre par hasard, dans un coin non éclairé, les photos annoncées de Valérie Jouve ; si l'artiste lyonnaise apparaît en bonne place sur le générique du spectacle, ses belles photos de passants n'ont visiblement pas trouvé leur rôle dans cette gigantesque entreprise d'invitation.
Car là est sans doute le fin mot de l'histoire ; mais finissons le spectacle auparavant : nouvelle salle, dite des archives. Quelques box de contre-plaqué rempli par un acteur, chacun y allant de son petit conte, sur la mémoire, sur ce que l'on oublie, sur les divertissements formatés a-historiques. Puis un dernier espace, avec une belle scénographie de piste de cirque ovale, nouvelle esthétique. Surprenant son monde, Vincent Nadal défend un beau texte de l'auteur togolais Kossi Efoui avec ferveur et précision, interrompu de temps en temps par une espèce de défilé de mode sur fond de techno dont on ne sait pas trop ce qu'il vient raconter.

Il y aurait beaucoup à dire et à retenir de ce spectacle, dont la préparation s'est étalée sur quatre ans, de Fécamp au Bugey, de la Maroquinerie de Paris à Lyon. Les définitions du théâtre qu'il engage méritent sans doute d'être étudiées : le déplacement dans l'espace urbain venant dire, ou plutôt rendre, le voyage dans le temps (le voyage dans le temps devenant alors la définition du présent), est une réponse sans doute passionnante à l'absence d'expérience fondatrice souvent décrite à propos de l'art contemporain ; la tentative de convivialité, maître-mot de l'ouvrage, qui se retrouve dans les signes dispensés comme dans le regard du Monsieur Loyal attachant qu'est Françoise Coupat, vaut bien des tentatives semblables ; la conception du mot comme monnaie des échanges entre l'artiste et ceux qu'il rencontre (les mots et leur échange étant finalement le seul fil rouge de la représentation) interroge joliment la représentation et l'engagement de l'artiste moderne. Et il y a quelque chose de très beau dans ces grandes installations, ce chantier au service de minuscules perceptions, minuscules comme Pierre Michon l'écrit des vies. Mais finalement, quelque chose ne prend pas, et l'on sort déçu. L'événement, malgré l'organisation sans faille et l'inventivité déployée, reste disparate ; le rapport simple recherché ici entre le spectateur et l'artiste s'est malheureusement transformé en simplisme de l'expérience artistique ; le jeu fragile des acteurs n'a pas su offrir ce qu'il promettait, sa fragilité se faisant absence. Le temps fut long, les prétextes trop nombreux. Que manque-t-il à une si ambitieuse représentation ? On s'étonne presque de réclamer plus de concentration ou plus de précision, sans trop savoir où cela a manqué. Comment est-il possible que tant d'attention et d'inventives réponses ne dépassent pas le bricolage et ne permettent pas l'expérience de la représentation ? C'est peut-être que l'événement ne serait pas seulement cette convivialité que l'on réclame souvent (l'esthétique relationnelle est ici directement mise en cause), l'art ne serait pas seulement l'imaginaire, l'inventivité et le témoignage mêlés, comme on le lit parfois. Le théâtre a gardé ses secrets, ce soir-là, rappelant qu'il est un nouage singulier entre événement, distraction, inventivité, expérience et témoignage ; et qu'il ne suffit pas de déplacer les questions pour trouver les réponses, fussent-elles provisoires.


Eric VAUTRIN,
Publié le 2002-10-09

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre :
Thème(s) : art de la rue, théâtre,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Françoise COUPAT (metteur en scène), Eric VAUTRIN (rédacteur),
Passage(s) : La Foire 2040 Lyon 69001 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir : http://www.an2040-creation.org