Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Prise de bec et grains de voix




Fin de séjour avignonnais, et quelques impressions sur le départ, entre urgence réactive et patience de la parole poétique. Par Jean-Marc Adolphe


Maintenant c'est fini. Je veux dire, je suis loin d'Avignon, mais le festival continue, encore quelques jours. A plein régime.
Heureux d'avoir passé dix jours à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, qui héberge Mouvement. La Chartreuse est décidément un lieu de recueillement actif.
Dernières impressions. Le double exercice d'écrire (pour mouvement.net) et de conduire la Carré de Minuit (à la Chartreuse) fut simultanément épuisant et régénérateur. Comme prendre le temps (de l'écriture, de la rencontre) dans l'urgence nécessaire pour réaliser tout ce qui fut envisagé. Certains spectacles résistent à cette urgence réactive, demandent de la patience. Ce fut le cas des Philosophes (Josef Nadj) et de A#02 (Romeo Castellucci), trop denses et intrigants pour pouvoir être saisis dans l'instant de la vision. Pas de chroniques à leur sujet ; l'écriture viendra, mais plus tard, dans un temps différé, différent. On n'est quand même pas aux pièces !

Sans compter qu'à Avignon, il est difficile de ne pas participer à quelques débats. Ce vendredi 18 juillet, invité à causer « art et politique » à une rencontre organisée par le Parti communiste, j'ai eu un certain plaisir à remettre Patrick Sommier, directeur de la Maison de la Culture de Bobigny, à sa place de parvenu qui voudrait nous faire croire qu'il est encore révolutionnaire. Il faut dire que ce personnage, assez grossier pour adresser publiquement un bras d'honneur à un vieux communiste qui, de la salle, lui posait une question, m'avait sournoisement attaqué en citant une formule dont j'aurais été l'auteur (que Patrick Sommier était « la nouvelle concierge de la MC93 de Bobigny »), dans un fax adressé à un tiers. Ce qui, entre parenthèses, s'appelle du viol de correspondance. Mais passons. Parick Sommier, tout occupé à vanter la sainte alliance du théâtre et de la démocratie, aura lu un discours particulièrement réactionnaire, où se détachaient, en vrac, que « le théâtre n'est pas un lieu ordinaire », mais où « l'émotion a déserté l'information » ; qu'il fallait changer de mots, comme celui de « banlieue » (mais ce qu'il conviendrait de changer, n'est-ce pas la banlieue elle-même, et non ce qui le na nomme ?)) ; qu'il ne fallait plus parler de « création contemporaine » ; qu'il fallait « sortir des mots » ; qu'il ne fallait plus parler de « théâtre citoyen » mais de « théâtre politique » (en parler, c'est peut-être ne surtout pas en faire) ; et que tout ça était la faute de « l'assourdissant silence des intellectuels ».
Heureusement, à cette entreprise assez médiocre, quoiqu'imbue d'elle-même, de démolition du vocabulaire, l'écrivain Jean-Pierre Siméon répondit par une magnifique intervention sur le pouvoir poétique de la langue, et la transformation du réel qui lui est attachée. Et Jack Ralite, in finie, délivra l'une des « performances de parole » dont il a le secret, toujours aussi lyrique, pertinente et engagée.

Bref, ce jour là, j'ai bu du petit lait. Parce qu'entre boire et écrire, il faut parfois choisir. L'animateur de bar clandestin, au Carré de Minuit à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, se couchant à pas d'heure, n'aura pas eu le temps de coucher sur écran (comme on disait jadis sur papier) quelques-uns des mémorables instants de parole qui s'y seront déployés. Juste retenir, dans cette poignée de sable, le grain des voix de Jean-Michel Bruyère et Anouck Grimberg, venus lire quelques-uns des poèmes de L'envers du jour (éditions Léo Scheer) écrits par ces « enfants de nuit » avec lesquels vit / travaille Jean-Michel Bruyère à Dakar.
Le ministre de la Culture / collègue de Sarkozy, de passage en Avignon, s'est enfoncé comme les autres, muni d'une lampe de poche, dans le noir du mess Chabran, où est présenté Enfants de nuit. Et contrairement à nos attentes, il n'a pas démissionné du gouvernement en sortant. Il y aura sans doute d'autres démissions. Mais voilà ce qu'il fallait raconter. Un ministre n'est jamais seul. Il est en permanence entouré d'hommes en armes qui gardent son corps. A l'entrée d'Enfants de nuit, ils étaient en retard. Le bel Issa Samb, qui est associé au travail de Jean-Michel Bruyère à Dakar, a raconté cette mésaventure lors du Carré de Minuit, ce 19 juillet. Ces gardes du corps, donc, frappèrent à la porte, et affirmèrent, lorsqu'Issa leur entrouvrit : « nous sommes avec le ministre ». « Comment puis-je le savoir ? », demanda astucieusement Issa. C'est vrai, au fond, ce pouvaient être des « terros » déguisés en gardes du corps. « Ici, sur le territoire d'Enfants de nuit où nous l'avons accueilli, le ministre est sous notre protection », argumenta Issa. De palabre en palabre, les gardes du corps finirent par entrer... Pour ressortir presqu'aussitôt, absolument désemparés. Découvrant que l'installation d'Enfants de Nuit est entièrement plongée dans le noir, que pouvaient en effet bien surveiller ces hommes, formés à ouvrir l'œil, et le bon ?

De même, c'est sans escorte que j'ai quitté Avignon ce matin, mais heureusement, je ne suis pas ministre. Et un livre de poèmes de Pier-Paolo Pasolini me suit partout. Son titre : Je suis vivant.

Jean-Marc Adolphe,
19 juillet 2002.


Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-07-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), FESTIVAL D'AVIGNON (festival),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

A voir :