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noBody manque de corps


Sasha Waltz



Avec la création de noBody, Sasha Waltz rate la Cour d'honneur et n e parvient pas à griffer l'espace, malgré de belles tentatives de s'en échapper. Tentative d'explication.


Comme il y a parfois loin de la coupe aux lèvres, on pourrait dire : de la Cour aux yeux, ou encore, de l'intention à la tension. Inutile de louvoyer, d'y aller par 36.000 chemins détournés. On est sorti de la Cour d'honneur du Palais des Papes franchement déçu de la création de Sasha Waltz, noBody. Comme ce spectateur à qui l'on entendait dire : « ce n'est pas noBody , c'est nothing ». C'était certes méchant, mais tout de même un peu juste.
On y allait pourtant avec les meilleures intentions du monde, la curiosité aiguisée par l'entretien avec la chorégraphe, dans le dernier numéro de Mouvement. Qu'a t-on retrouvé, des promesses de cet entretien, dans le vif du plateau ? Pas grand chose. Un propos qui se cherche, ou plus exactement qui cherche en vain ce qu'il aurait à dire. Pendant une heure et trente minutes, nonobstant quelques séquences séduisantes (on pense notamment à l'apparition cocasse de six danseurs dans des robes sculptures en bois souple, derviches post-modernes) et quelques images ingénieuses, la pièce semble tourner à vide, d'un vide qui ne paraît être investi d'aucune nécessité à l'œuvre.

Pour le dire cruellement, Sasha Waltz a raté la Cour d'honneur, ne parvenant jamais à y griffer l'espace, à s'emparer d'un territoire peut-être trop large pour elle. Ce n'est pas faute de chercher des ouvertures. Comme personne avant elle, elle investit la façade du Palais des Papes, en éclaire chaque fenêtre, derrière laquelle se meuvent des danseurs en ombres chinoises. C'est très beau, et après ? Cela ne fait-il pas qu'une danse de façade ? Une danse un peu trop boursouflée, à l'instar de cet énorme coussin de toile blanche qui se gonfle d'air au dessus des danseurs et viendra s'écrouler sur le plateau. Ce n'est pas faute de faire masse, avec les 25 danseurs réunis dans noBody , lancés sur le plateau dans de vaine traversées ou réunis en tas, comme Sasha Waltz a su si bien le faire dans S et plus encore dans Körper, ses précédentes pièces. Ici, cela ne prend pas. Cela s'échappe en permanence, et quelque part Sasha Waltz en a conscience, qui expédie à la toute fin du spectacle, un danseur grimper une échelle pour atteindre le haut vertigineux du mur d'enceinte, comme pour s'évader.

On cherche dans le programme distribué aux spectateurs un début d'explication à ce ratage. On cherche dans un texte de Sasha Waltz en quoi noBody peut bien, comme elle l'exprime, « poser la question de l'existence métaphysique du corps et de l'être humain ». On est plus que sceptique à la lecture de cette édifiante banalité : « il est précieux d'être vivant et de faire partie intégrante du cycle universel de la naissance, du devenir et de la disparition ». On est touché d'apprendre que la chorégraphe a été bouleversée, cette année, par la disparition brutale de sa mère, mais on ne voit pas très bien en quoi, dans la pièce, cela nous regarde, ni surtout comment s'engagerait, dans la danse même, ce travail de deuil. Sasha Waltz dit avoir eu en tête « l'idée d'une pièce sur le corps absent ». En ce sens, le ratage de noBody est une sacrée réussite, car objectivement, où que l'on soit placé dans la Cour d'honneur, on ne voit rien de la danse, on ne perçoit rien du corps et on ne voit pas davantage en quoi « le non-corps devient visible » !
L'explication est ailleurs, peut-être. Sasha Waltz confie en effet : « La première représentation en public à Berlin de notre projet de recherche 17-25/4 en préparation à noBody était sensée avoir lieu le soir du 11 septembre 2001. Les images insupportables de New York nous ont mis dans un état de choc collectif. Personne ne se sentait capable d'apparaître sur scène, d'autant plus que notre travail faisait référence à la brutalité de la mort. Nous avons décidé de rester immobiles pendant une heure dans le grand espace vide de la Schaubühne, ensemble avec le public ». Et bien voilà. C'est à cela que l'on aurait aimer assister / participer à Avignon. Quelque chose de cet ordre là. Evidemment impossible, impensable. C'est pourtant là qu'il fallait creuser, à l'endroit de cette impossibilité à (se) représenter l'événement, et surtout à en faire la répétition. Pour cela, il fallait se foutre de la Cour d'honneur, ne pas se laisser intimider, mais au contraire dédaigner la surdimension de l'espace pour y amplifier quelque chose de l'intime. Il faudra revoir noBody en d'autres lieux, sans la monumentalité du Palais des Papes. Alors la danse saura t-elle peut-être trouver le chemin d'une nécessité, et alors, oui, il y aura quelque chose à voir, alors peut-être le « non corps » finira t-il par prendre corps.

Jean-Marc Adolphe

-noBody, chorégraphie de Sasha Waltz, au Festival d'Avignon, jusqu'au 27 juillet



Jean-Marc ADOLPHE,
Publié le 2002-07-19

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Marc ADOLPHE (rédacteur), Sasha WALTZ (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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