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D'humeur et de révolte


Polémique



« Je ne travaille pas, ça prend tout mon temps ». Acteur et réalisateur, Olivier Derousseau a adressé par mail au Carré de Minuit un texte polémique, lu le soir du 19 juillet. Une jolie volée de bois vert, y compris pour des artistes que défend Mouvement.


Bonjour.
Ayant eu vent que les rédacteurs du magazine Mouvement organisent chaque soir vers minuit dans l'antre de la Chartreuse, une table carrée et discursive autour de questions aussi urgentes et passionnantes que par exemple « l'esthétique du divers » ; je me permets par ce texte et ce 19 juillet d'alimenter une polémique absente afin de ne pas fêter en votre compagnie l'anniversaire de la non-mort de Didier-Georges Gabily, homme que je n'avais d'ailleurs jamais rencontré de son vivant. La plus grosse partie de ce qui suit fut écrite l'année passée. Et comme il n'y a pas d'actualité...


Je ne sais pas ce que c'est, écrire. Je suis sans profession. Je ne travaille pas, ça prend tout mon temps. Je pense que la critique est appelée à disparaître, alors qu'une fois de plus, nous vivons dans une période qu'il nous appartient de juger décisive, pour toutes sortes de raisons. Hier encore. ACT, une entreprise américaine annonce officiellement la fabrication d'un embryon humain par clonage (à des fins thérapeutiques et citoyennes). Qu'en pensez-vous ? Faut-il d'hors et déjà imaginer des cadres juridiques appelés à défendre l'intégrité morale et physique de nos futures répliques ? J'n'sais pas.

Ce qui suit est d'humeur et de révolte, un texte dirigée à l'adresse de ce que l'on avait coutume d'appeler l'art officiel et contre ceux qui parfois le fabriquent. Il y a une sorte de jubilation spécifique à vouloir mettre en crise des actes par la critique. Cette jubilation est vitale et négative, c'est un acte d'amour. D'amour fou. Dans mon pays, ça se traduit par tout envoyer promener.


(Pour Anne Marie Faux, Christine Spianti, Muriel Combes, Marie Lamachère, Nathalie Nambot).

1). Été 2001, Chronique en l'état accompagnée de pensées subalternes.
M. le Pilloüer, progammateur patenté assigné volontaire à résidence au centre dramatique de Rennes, se plaignait par voie de presse (in un Libération de juillet) de l'insuffisance de l'écriture contemporaine jouant la nostalgie d'une époque maintenant révolue où Didier-Georges Gabily et Jean Luc Lagarce étaient encore vivants ; Le lendemain dans un entretien accordé au Monde, Lucien Attoun avouait recevoir à Théâtre ouvert rien de moins de 300 cent textes par an. Quelque chose fait problème, le téléphone probablement. Pendant ce temps, Jan Fabre et son orchestre infestaient la cour d'honneur d'Avignon de diatribes stupides et nauséeuses, dans un spectacle où l'esthétique pompière dût ravir les adeptes de Bouguereau - je suis sang, je sais moi non plus ; alors que Pascal Rambert, de retour de New York, nous promet une grande révolution scénique, un work in progress excitant, un texte intitulé asservissement sexuel volontaire (édité chez Les Solitaires Intempestifs), cet automne à Paris, texte dont je n'ai pu lire que cinq pages ayant buté notamment sur un personnage que Pascal a eu la bonne idée d'appeler les pauvres. Chaque acteur aura le plaisir d'incarner à tour de rôle les pauvres, ce sera l'innovation formelle qui fera et défera l'opinion - enfin une loft story pour grande personne, Pétain de retour estampillé sur l'affiche du spectacle ainsi que les sempiternels bas résilles accompagnant comme il se doit les pires heures de la collaboration.
Les pauvres ne sont pas un personnage, les pauvres ne vont pas au théâtre.
Christine Angot fleuron de l'édition française, répète en Suisse dans une de ses proses intitulées Angot/Meinhof. Nous avions eu droit aux pantalonnades BHL/Sartre, Sollers/Debord, voici venir Angot/Meinhof – que la peste vous étouffe ! . Fort Heureusement, la tournée triomphale du Mariage de Figaro de Beaumarchais interprété par les disciples officiels de Didier Georges Gabily, servie sur plateau par Jean-François Sivadier, s'est arrêtée. Hier encore Sivadier, ce docte institutionnel, se déclarait heureux d'avoir rencontrer Gabily sans qui, avoue-t-il, il aurait peut-être mal tourné ; Jamais nous n'avions vu autant d'imbécillité, de savoir-faire dégradant, de putasseries hurlantes, de stupidités mélangées, de soubrettes affolées, d'émotions surfaites et d'ignorances feintes, qu'à cette occasion. Salaire à hauteur de 17000 Francs mensuel chacun, tournée des institutions, succès critique assuré, dossier de presse bétonné, nez rouges en bonus et puis un texte tellement drôle.
Ça m'énerve de faire du théâtre je voudrai plus appeler ça comme ça.
Nous pourrions envisager d'autres exemples malheureusement emblématiques :
François Tanguy qui force acteurs et actrices à hurler par-dessus des cantates de Bach saturées, aspirant à nous faire avaler la fin des subjectivités comme un théorème présupposé et incontournable : qu'est-ce tu me dis l'acteur ? tu remues la question, tu m'attends comme quoi avec ton frisson d'épaule ? non je suis là, lueur n'est pas lumière ici, mais tache, les papiers froissés, à me dire de rester.
Jacques Bonnaffé qui nage dans un texte de Jean Bernard Pouy, sue sang et eaux, mouline des avant-bras et s'évertue à nous émouvoir de l'abnégation comique d'un cycliste inconnu : nostalgie d'un temps où dressés dans les écoles républicaines, nos parents apprenaient à décliner l'instruction civique et le sport comme un facteur de dépassement de soi. Spectre de je ne sais quelle veine populaire et musique improvisée comme alibi, tout cela triomphant comme il se doit à la Bastille. Et comme disait Roland Barthes : « Au moins ici on en a pour son argent. »
Je pense que le monde est plus important que moi et que je suis important parce que je pense cela.
Et puis la vogue Sarah Kane, écrivain à demeure, punkette suicidée de la société dont se sont emparé les nécrophages de tous poils. Bernard Sobel entre autre, vieux satyre stalinien respecté parfois respectable, ancien futur révolutionnaire, maître d'un bateau vide dont la seule vertu aura été d'expurger son idéal de toutes substances critiques. Question : quel point de contact y a t-il entre Paul Claudel et Alfred Jarry ? Réponse : Bernard Sobel autrement dit la cohérence culturelle d'une saison associée aux caprices d'un homme fatigué.
Le théâtre est partout où ça parle pour dire. Qu'il disparaisse alors si tout et rien s'énonce dans le fatras, si ça fait que bavarder. Demain, j'ouvre la fenêtre.
Ainsi, la seule déclaration publique sensée venait cet été de la bouche du plus jeune des metteurs en scène, Claude Régy, souhaitant l'arrêt du festival d'Avignon et ce pour une quinzaine d'années, le temps que se dissipe l'infection. Ayant constaté in situ et alentour, l'année dernière, l'étendue des dégâts, piégé par l'attrait d'une aventure sincère puis fallacieuse, il faut effectivement se rendre à l'évidence. Avignon est une vitrine chic et rentable, un festival de rien du tout. Et la politique en matière de création est maintenue sous le joug d'idéologues insidieux, artistes programmateurs avançant main dans la main. Ici encore, rien de nouveau sous le soleil. Une génération, la mienne, est en train de passer sous l'œil rigolard des anciens à reproduire les mêmes écueils, s'adapter aux lois de la communication de masse (protégeons, geons geons, nos espaces culturels ! ! ) Et prétendre comme il se doit, faire de la résistance alors que quelques critiques officielles paradoxalement commencent à flairer l'infamie c'est dire. Commençons par demander aux acteurs qui travaillent de combien de productions ils n'ont pas à rougir. Il faudrait faire l'histoire de cette dégradation ou plutôt travailler à en sortir.

2). De la fin du travail et de la nécessité d'agir autrement ce que l'on appelait hier encore les plateaux de théâtre (morceau d'un récit d'anticipation).
Ce que je pratique, je ne le fais point seul : nous sommes quelques-uns uns, ombres, à vouloir en découdre, à se disputer autour de valeurs aussi concrètes et symboliques que la scène les acteurs, les fabrications d'images la durée, les artistes la politique, les représentations le pouvoir, le confusionnisme désiré la veulerie contemporaine, le travail l'intermittence les nouvelles formes de salariat, le devenir insurrectionnel les violences nécessaires, l'auteur les puissances fécondes et sans noms, l'insertion la servitude les libertés le contrôle ou comment vouloir sa servitude comme s'il s'agissait de sa liberté. Discussions teintées des fois de nos frilosités propres : oui aujourd'hui encore quelque chose ne va pas assez loin. Certains boivent et fument des cigarettes, d'autres vivent ailleurs pas loin, tous ont pris acte dans la tourmente de l'obsolescence nécessaire des discours sournois et pernicieux qui dominent les représentations actuelles, aménagent leur temps pour ne pas trop y travailler et apparaîssent parfois sous différents biais et supports : Dire fendre l'air oui dire ; (b)effroi & compagnie ; bruit de fond, une place sur la terre ; transport évidemment ; trois puis quatre ; une heure à tuer ; octobre bleu ; bureau la nuit ; bord(s) et bout ; monochrome ; sollicitation récit ; de l'usine à la rue, dernier passage ; vacance, prémisses ; le peuple manque ; alice ; crimes sans initiales ; MAE ; tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ; projet à suivre ailleurs ; persistances ; jetez-vous sur les routes, paroles réfugiées... Nous sommes le 06 août 2001, ici s'arrête ici cette chronique de juillet.

Nota-bene : je n'étais pas à Gênes.

Et elle chantait oh oui oh oui et elle pleurait et pleurait et pleurait et pleurait et le projecteur tournait en rond et en rond et en rond et en rond.




ÉTÉ 2002, POUR FINIR ENCORE ET VITE.
« After sun est nettement plus soft que les pièces précédentes de Rodrigo Garcia, même si on y sodomise des lapins. »

Où l'on apprend que cette année, Jean Michel Bruyère réinvente le colonialisme de représentation 70 ans après les dernières expositions joviales et instructives de nos grands-parents, que Christophe Huysman nous donne à voir et à entendre une expérience intime, évolutive et pluridisciplinaire, tendance lounge conceptualiste ; Que Roméo Castellucci après nous avoir littéralement casser les oreilles à Auschwitz, entend restaurer les larmes qui font pleurer ( j'aimerai soit dit en passant pouvoir lui demander malgré son esprit de boutique, s'il pense vraiment ce qu'il dit lorsque je lis entre autres stupides stupidités dans Mouvement : « notre époque et nos vies sont définitivement hors de toutes représentations tragiques ». Comme j'aimerai connaître précisément ce qu'en pense la mère de Carlo Giuliani. Honte sur lui, cet homme est boursouflé par ses prétentions) ; Que Stuart Seide comme à son habitude, que Lacascade visite le vieux Russe pour l'énième fois injectant dans la béchamel de soi-disant relents situationnistohystériques : il faudrait quand même dire et redire que ce négrier organise depuis des années des stages où il fait turbiner moyennant trois francs six sous des acteurs qu'il n'embauche pas, uniquement pour s'inventer l'inspiration dont il n'a jamais fait preuve. Il n'est pas seul comme chacun le sait à pratiquer ce type d'infamie. Comme il serait souhaitable aujourd'hui que des acteurs se lèvent, prennent la parole et cessent de se comporter comme des bêtes à cornes au service des fantasmes pornoland de leurs mentors. Réapprendre à penser. Quant à Vassiliev qu'il aille se faire foutre, lui et sa haine de l'occident, lui et son endroit édifié avec l'argent des maffias, lui et sa haine des femmes, lui et ses images projetées digne de ce que voyait le führer de son balcon résidentiel, lui et son primitivisme pantocratique, lui et son théâtre de façade. Alors que faire. Vous remarquerez que j'écris bon an mal sur des choses que je n'ai pas vu. Ayant fait un passage en Avignon le 14 juillet comme il se doit, nous étions deux à refuser d'entrer au spectacle déambulatoire de Bruyère. Des lampes de poches : et puis quoi encore ; un lüger eût été plus radical. Au moins.

Je n'aimais pas à l'époque le travail de Didier-Georges Gabily, le trouvais beaucoup trop cathartique. Mais c'était un homme courageux, généreux en contradictions nommées et paraît-il un bon cuisinier. Comme Joseph Beuys. Il a fécondé me semble-t-il des disciples, aujourd'hui chantres des institutions qui sont devenus des salauds. Est-ce qu'on devient un salaud ? Que sont devenus ceux celles qui refusent comme il se doit de parler en son nom ? Alors pour honorer sa mémoire, je choisis de dire ce qui suit.

Encore. Il existe des êtres qui occupent en dépit de tout des espaces sans lieus dont il s'agit aussi de rendre compte. Bon an mal an. Ces espaces d'avant s'appelaient les marges. Maintenant j'n'sais pas. Il y a les précaires, les sans-papiers, les RMistes, les handicapés, les beurs des banlieues que l'on ne confondra pas avec les beurgeois, des autonomes, les sans-logis, des réfugiés, des abstentionnistes, les infâmes bobos et il y a l'Empire. L'Empire la guerre. La guerre partout. Moyenne basse haute intensité. Plus de dehors ; plus de dedans. Comme hypothèse. Il semblerait que chacun par ses territoires défende d'arrache pied sa servitude comme s'il s'agissait de sa liberté. Ma liberté _ les entreprises. Mon corps, le dépeçage de l'autre représenté ou pas. Et que l'art soit aussi devenu l'expression toujours renouvelée de ce paradigme. De cette mesure que nous prenons chaque jour, il existe une lutte insensée. Cette lutte s'appelle parfois Féconde défection, le faire joyeux ; ailleurs Intifada Reclaim the Street ou Collectif sans ticket. Je ne veux être ni Français, ni socialiste ou père de famille ; mais pas davantage étudiant, chercheur ou artiste. Ces rôles là, je n'y crois plus. Personne n'y croit plus. Je roule actuellement sur une autoroute sécurisée. Y peut bien m'arriver n'importe quoi. M'en fout pas mal. Mêmpaspeur. J'étais à Bruxelles. J'étais à Barcelone parmi. Suis ailleurs aussi. J'ai observé le niveau de violence potentiel de l'Empire. L'endoflicage. Réveillez-vous bordel. Sortez de vos congratulations. Assez de l'outrage perpétuel fait au monde.

Nota bene : J'ai appris hier que Claude Régy allait s'occuper d'un texte de Sarah Kane en la compagnie d'Isabelle Huppert. Pour qui sonne le glas.

Olivier Derousseau,
le 19 juillet 2002.



Publié le 2002-07-20

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Olivier DEROUSSEAU (auteur), Bernard SOBEL (metteur en scène), Claude REGY (metteur en scène), Jean-François SIVADIER (metteur en scène), Rodrigo GARCIA (metteur en scène), François TANGUY (metteur en scène), Jacques Bonnaffé (acteur), Pascal RAMBERT (metteur en scène), Christine ANGOT (écrivain), Sarah KANE (écrivain), Didier-Geoges GABILY (écrivain), Jan FABRE (metteur en scène), Isabelle HUPPERT (acteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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