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Butô et rock techno


Carlotta Ikeda



Associée au groupe Spina, Carlotta Ikeda se noie dans un expressionnisme exacerbé


On ne le dira jamais assez : en création, il n'y a pas d'échec irréversible, juste des tâtonnements aveugles, des alchimies impossibles et des regards publics contradictoires. Une toute première représentation s'apparente à un saut dans l'inconnu. Ascension ou chute ? Parfois les deux en même temps. Les avis sont rarement unanimes. Et tant bien même ! Un spectacle complètement raté, ce n'est pas encore la mort. Au contraire, le processus de vie est plus que jamais à l'œuvre dans la défaite. Vouloir créer, c'est toujours tenter une impossible projection dans l'avenir, c'est accepter d'avance la désillusion ; l'avènement, comparé à l'idéal de départ, sera au mieux décevant, au pire désespérant. Ce décalage entre nos aspirations et le réel, pour pathétique qu'il soit, reste pourtant le germe essentiel de notre imaginaire. Notre imagination prospère sur des ruines futures. Il est tellement aisé pour le critique de jouer les fossoyeurs, de pointer, a posteriori, les distorsions entre les intentions initiales et la proposition finale. Dans le cas de la dernière création d'Ariadone, la compagnie de Carlotta Ikeda, l'exercice peut sembler particulièrement cruel. La chorégraphe, d'origine japonaise a décidé de faire équipe avec Spina, un groupe de “rock techno industriel”. Cette confrontation entre la dimension terrestre et assourdissante de la musique urbaine et les sonorités silencieuses et intérieures du corps dansant, étant censée ouvrir des failles, donc des points de passage, entre le corps et l'esprit, le tangible et l'intangible : “Le couple Spina/Ariadone (...) entend célébrer les forces charnelles et essentielles constitutives de l'âme du monde”.
Dans le prolongement de la tradition du butô, Carlotta Ikeda cherche à faire émerger les sédiments d'un langage primitif et originel, donc fondamental, de l'être. Mais, pour ne pas être engloutie par les structures extrêmement compactes et “carrés” des morceaux du groupe de rock, la chorégraphe se noie dans un expressionnisme exacerbé. La danse en devient un simple ornement narratif, au service de la prestation musicale. Faut-il chercher une dose d'autodérision et de parodie dans cette sans succession de postures catégoriques ? Non, la réconciliation impossible n'est pas revendiquée.
On se souvient alors du Sacre du printemps que Carlotta Ikeda présenta en ouverture du festival de Marseille, en 1999. On se souvient de ces corps passant de l'état d'abandon à un stade de crispation ultime, jusqu'au choc avec la matière du monde, habituellement invisible au regard, mais devenue soudain tangible pour le spectateur témoin de cette collision. Mais, ici, l'impalpable ne peut plus affleurer. Il est complètement étouffé par l'omniprésence musicale de Spina. La performance scénique du groupe est somme toute honnête, sans rien proposer de très innovant. A la fois trop volumineuse et pas assez dévastatrice, elle finit par être franchement encombrante. Les corps des danseuses s'épuisent contre ce mur sonique opaque et impossible à traverser. Il n'y a plus de place pour la nuance. La chair voudrait hurler sa vérité, en vain ; cris muets ou de détresse qui se perdent dans un embouteillage de signes incompatibles. Apparemment, le public apprécie. Comme dirait Jean Cocteau : il est bien le seul.

Fred Kahn

Frédéric KAHN,
Publié le 2002-07-20

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
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Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Frédéric KAHN (rédacteur), Carlotta IKEDA (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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