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Exit Marthaler?
Le metteur en scène limogé du Schauspielhaus à Zurich
Chapeau : A Zurich, les réactions se multiplient après l'annonce brutale du conseil d'administration du Schauspielhaus, qui a décidé de limoger le remuant metteur en scène Christoph Marthaler. Le Berliner Ensemble lui a d'ores et déjà offert «l'asile politique»!
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Christoph Marthaler Metteur en scène
Texte : «
Observateur du quotidien, il nous tend le miroir d'une humanité pathétique, nous montre un monde joyeusement vain qui tourne sur lui-même. Ses personnages, il les trouve dans la vie de tous les jours. Il les observe, anonymes prolétarisés, éjectés du TGV des nantis...». Christoph Marthaler, à qui
Mouvement a récemment consacré un entretien (n° 16, avril-juin 2002), s'est imposé ces dernières années comme l'un des plus grands metteurs en scène européens. Anticonformiste en diable, celui qui écumait au début des années 80 les salles alternatives de Zürich avec des spectacles d'inspiration néo-dadaïste s'est vu confier voici deux ans la direction du Schauspielhaus de Zürich, vaste paquebot théâtral doté de la vieille salle du Pfauen et de deux énormes espaces dans un palais tout neuf, le Schifbau. Marthaler devait rester maître du navire jusqu'en 2005. C'était compter sans le conseil d'administration du théâtre qui a décidé sans crier gare, début septembre, de limoger le metteur en scène à la fin de la saison 2002/2003, en invoquant une baisse du nombre de spectateurs et d'abonnés, et la crainte d'un déficit.
«
Oui, il existait bel et bien un théâtre municipal à Zurich avant la brève ère Marthaler au Schauspielhaus!», note Fredy Gsteiger, ancien rédacteur en chef de l'hebdomadaire
Weltwoche dans une tribune publiée à Genève par
Le Temps (5 septembre): «
Les spectacles y étaient parfois bons, parfois moins, mais de toute façon, on en parlait peu. Personne ne s'enthousiasmait, personne ne se fâchait outre mesure. Depuis l'arrivée de Christoph Marthaler à la direction du théâtre, les choses bougent –et c'est son mérite. Le théâtre est au centre des débats, mais aussi de la querelle publique. (...) C'est grâce à Christoph Marthaler que l'image de Zurich –austère, dominée par le fric– a changé, en bien. Cette ville où les spectacles étaient jadis réprouvés par le protestantisme fondamentaliste, cette métropole qui, il y a quelques années à peine, nous interdisait encore d'aller au cinéma les jours fériés, est devenue l'un des hauts lieux européens de l'agitation culturelle».
Tous les Zurichois n'approuvent pas pour autant cette «agitation culturelle». Sous la plume du journaliste Tristan Cerf, toujours dans
Le Temps (7 septembre), on peut ainsi lire: «
Durant deux saisons, Zurich a fait la connaissance des fréquentations pas toujours recommandables de Christoph Marthaler. Les amis, les disciples, les invités, à qui le metteur en scène offre une fidélité sans bornes: Stephan Pucher, Falk Richter et Meg Stuart, dont les pièces ne soulèvent pas souvent les passions; ce voyou venu d'Allemagne, Christoph Schlingensief, qui se met à perturber le ronron politique de la capitale économique suisse; Stefanie Carp, enfin, dramaturge, bras droit du directeur. Cette Allemande s'est mis en tête de critiquer ouvertement la Suisse et déclare à qui veut l'entendre qu'elle trouve Zurich «provinciale»
et «inculte».
Il y a de quoi être agacé».
Et Tristan Cerf ajoute, en un raccourci saisissant: «
La ville, qui aurait eu besoin d'un bon financier pour sauver son théâtre, aurait dû savoir que l'ancien soixante-huitard ne serait pas un bon comptable». A vrai dire, Christoph Marthaler réclame lui-même, depuis la fin de saison dernière, des moyens supplémentaires. «
La création d'une image de marque n'est jamais gratuite. Mais elle est rentable à long terme, non seulement au niveau intellectuel, mais sur le plan économique aussi», remarque Fredy Gsteiger. «
Au lieu de donner une vraie chance à Marthaler, on coupe court à une expérience, on revient trop vite sur la décision courageuse de l'appeler à Zurich. La politique a tendance à agir de façon aussi précipitée que les entreprises – précisément à un moment où l'on prend conscience que la rapidité est rarement une valeur en soi. (...) Comment le Schauspielhaus serait-il trop cher pour la ville la plus riche de Suisse, une des plus aisées au monde?».
La dotation de la ville de Zurich, conduite par le socialiste Elmar Lederberger, n'a rien d'exceptionnel. La subvention allouée -30 millions de francs suisses, soit à peine 21 millions d'euros- reste dans une fourchette moyenne, comparée à d'autres institutions européennes. Certains croient devoir attaquer Marthaler en personne: «
l'ancien soixante-huitard» a-t-il le droit de s'enrichir? Les «révélations» sur son salaire de directeur du Schauspielhaus (un peu plus de 20.000 euros par mois, auxquels s'ajoutent des honoraires de 55.000 euros pour chaque nouvelle mise en scène) font en effet désordre. Même si Marthaler n'est pas le mieux payé des pachas de la mise en scène en Europe, une telle rémunération a de quoi choquer de la part d'un artiste qui déclare «
essayer de comprendre la minorité des laissés-pour-compte, la détresse humaine que fabrique la société de consommation» (propos recueillis par Gwénola David,
Mouvement n° 16). Le metteur en scène devrait s'expliquer là-dessus sans tabou, sous peine de laisser ses adversaires ironiser: «
Marthaler est un des derniers représentants d'un monde où l'on fait ce qu'il ne faut pas dire et où l'on dit ce qu'il ne faut pas faire».
D'autant que l'annonce du limogeage de Marthaler n'est passée comme une lettre à la poste. Outre les réactions indignées de nombreuses personnalités (René Gonzalez, Elfriede Jelinek, Luc Bondy, Gérard Mortier...), c'est à Zürich même que s'est spontanément organisée la solidarité autour du directeur du Schauspielhaus. Deux jours après l'annonce brutale du conseil d'administration, 2.000 personnes, spectateurs passionnés, artistes et intellectuels mêlés, rassemblés à l'initiative du journaliste Roger de Weck et de l'écrivain Adolf Muschg, prenaient d'assaut la salle du Schauspielhaus. Et le lendemain, plusieurs personnes manifestaient devant l'Hôtel de Ville, conspuant le maire de Zürich et empêchant une réunion du conseil municipal! Cette mobilisation inattendue suffira t-elle à renverser la vapeur? Le 4 septembre, le chef des Affaires culturelles de la Ville de Zurich confiait à la presse suisse : «
je crois qu'il faut garder Marthaler. Si on trouve les 4 millions dont la direction artistique actuelle dit avoir besoin pour financer sa programmation, il n'y a aucune raison qu'il quitte son poste au terme de la prochaine saison». Pour autant, la rupture semble consommée entre l'équipe de Marthaler et le conseil d'administration du Schauspielhaus. Le metteur en scène a fait état de pressions du conseil d'administration sur le contenu artistique de sa programmation, invoquant notamment la référence à l'interdiction de la deuxième version de la mise en scène de «
Hamlet» de Christoph Schlingensief en octobre 2001, qui intégrait des personnages habillés en talibans. Stéphanie Carp, collaboratrice de Marthaler, a quant à elle accusé «
le «réseau économique
» du conseil d'administration d'être à l'origine du limogeage». Selon elle, «
cette éviction n'est pas due aux difficultés financières traversées par la maison, mais reflète un refus de la portée politique des choix opérés durant les deux saisons».
Parmi les témoignages de soutien qu'il a reçus, Christoph Marthaler s'est vu proposer «
l'asile politique» de l'équipe du prestigieux Berliner Ensemble à Berlin. Ses responsables ont taxé la décision du conseil d'administration du Schauspielhaus de «
démence zurichoise».
Date de publication : 10/09/2002
Inséré le : 11/09/2002 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles, théâtre,