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A tous ces gens tombés du plateau


La Nuit des rois



Christoph Marthaler met en scène l'oeuvre de Shakespeare : des personnages égarés restituent la savante tristesse d'une grande comédie. Au Théâtre national de Bretagne, du 11 au 13 juin 2003.


Christoph Marthaler n'a de cesse de dévoiler la désespérance ordinaire: un humour féroce, une compassion lucide, une poésie du dérisoire entre burlesque et mélancolie. Observateur du quotidien, il nous tend le miroir d'une humanité pathétique, nous montre un monde joyeusement vain qui tourne sur lui-même. Ses personnages, il les trouve dans la vie de tous les jours. Il les observe, anonymes prolétarisés, éjectés du TGV des nantis... Enfermée dans de vastes lieux impersonnels, la micro-société que Christoph Marthaler met en scène, souvent puérile, irresponsable plutôt qu'innocente, s'enlise dans l'acceptation de l'ordre établi, captive de situations absurdes qui se répètent, coincée dans une incommunicabilité qui éclate en accès d'égoïsme sauvage ou de folie incontrôlée pour s'assoupir aussitôt dans le morne roulis des habitudes. Individus mal dans leur époque, toujours en quête du rythme juste, ils ergotent, se plient à d'aliénantes disciplines rituelles, comme pris dans une crise d'épilepsie de la conscience occidentale. Et soudain, le chant réunit ces solitudes éparses, le temps d'un unisson aussi illusoire qu'éphémère.

Pourquoi avoir choisi la Nuit des Rois?
Christoph Marthaler
: Dans cette pièce, on voit des personnages enfermés quelque part, sur une île ou ailleurs, qui passent leur temps à jouer, à simuler, à se dérober, sans doute par désœuvrement, pour tromper l'ennui. Mais personne n'est dupe. Ils ne sont pas capables de sortir de cet endroit. Ils attendent quelque chose. La déca-dence, très alcoolisée pour certains, dans laquelle ils s'oublient, relève d'une oisiveté existentielle. C'est ça qui m'intéresse.

Cet état d'insatisfaction du désir flotte souvent dans vos spectacles.
Tout le monde désire, non pas seulement quelqu'un mais quelque chose. Chacun projette son désir sur des personnes qui se trouvent là et qui n'apportent qu'une satisfaction illusoire. Mais la Nuit des Rois parle aussi de l'amour que l'on cherche, que l'on ne trouve pas. Ça, c'est encore un autre désir.

Ce sont des gens qui jouent, qui se cherchent, qui composent en permanence. Comme dans la vie?
Le jeu me paraît consubstantiel de l'humain. Jouer, c'est pouvoir survivre. Peut-être parce que le jeu permet d'exprimer les différentes personnalités que l'on a en soi et de moins s'exposer dans les rapports sociaux.

Comment avez-vous adapté le texte?
Le grand problème avec Shakespeare, c'est d'abord de trouver une traduction qui restitue la richesse de la langue et qui laisse vivre tout ce qui est caché derrière les mots. Nous avons opté pour la version allemande de Thomas Brasch, très moderne, puis nous avons modifié certains passages, surtout dans les scènes drôles parce qu'elles n'ont plus la même valeur comique qu'autrefois. De toute façon, cette «comédie» n'est pas enjouée, elle dégage plutôt une grande mélancolie, la tristesse du comique.

Comment abordez-vous le texte avec les comédiens?
Nous cherchons ensemble un chemin pour pénétrer dans la pièce. Pour cela, il faut prendre le temps de se découvrir les uns les autres, créer une communauté de destins. Beaucoup des comédiens jouent depuis longtemps dans mes spectacles, ils font partie de ma famille, mais certains viennent d'arriver. Ils ont des aptitudes que je ne décèle pas forcément dès le début. Il faut du temps pour révéler ces potentialités. Nous commençons toujours par chanter des chœurs. Cet entraînement développe la sensibilité de jouer ensemble. Et puis nous nous retrouvons autour d'une table pour discuter du texte, pour chercher le monde qui surgit de la pièce, pour trouver le langage et réécrire certains passages. Pour la Nuit des Rois, nous avons même fait deux voyages. Nous sommes allés sur une île en bateau et à la montagne. Ces expériences vécues ensemble nous ont apporté beaucoup de matériaux pour notre travail. Nous improvisons également, nous éprouvons la langue sur le plateau pour voir comment ça passe. Cette phase, essentielle, dure plusieurs semaines avant même que ne débutent les répétitions.

Vous situez la Nuit des Rois sur un bateau et non sur une île, l'Illyrie, comme l'indique Shakespeare. Pourquoi?
Je n'aime pas la nature figurée sur scène. Les décors représentant par exemple la mer avec des toiles peintes m'ont toujours paru un peu ridicules. J'aime trop la nature pour ça! Elle peut être dans la musique, dans le texte, dans les êtres humains, les comédiens... mais pas figée sur un bout de tissu. La scène est de toute façon un endroit fermé: il y a trois murs et le quatrième, c'est le public.

Vos spectacles se jouent d'ailleurs toujours dans des lieux fermés, vastes et anonymes.
Le théâtre ne fait que reproduire la façon dont la vie se répète et tourne en rond. Les individus qu'on trouve dans des lieux clos me fascinent depuis toujours. J'ai beaucoup fréquenté les buffets de gare, notamment dans l'ex-Allemagne de l'Est, où l'on voit des êtres brisés, au bout du rouleau, éjectés de la grande centrifugeuse de la vie moderne: tombés du plateau en quelque sorte.

Gwénola DAVID,
Publié le 2002-04-01

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Shakespeare William,
Artiste(s) : Gwénola DAVID (rédacteur), Christoph MARTHALER (metteur en scène),
Passage(s) : Théâtre national de Bretagne Rennes 35000 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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