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«L'avenir est une suite de quotidiens»
La chronique de Tzotzil Trema
Un an après le 11 septembre 2001, notre «agitateur clandestin» passe en revue l'actualité française et internationale. Au générique de cette nouvelle saga : Sarkozy, Raffarin, le patron du Medef, Berlusconi, Bush, Saddam Hussein, Ben Laden, les actions du vice et la bombe à micro-ondes.
Nous y sommes! Non content d'occuper le ministère de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy occupe désormais l'intérieur de tout le gouvernement. Et ça commence toujours par la culture. Déjà ministre des affaires de l'esprit (voir ma chronique dans la revue Mouvement, nouvelle formule), Nicolas Sarkozy s'exprime désormais par la bouche du secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, Jean-Jacques Aillagon De Beaubourg. L'ex-manager de Beauté en déficit (Avignon, 2000), venu assister à la soirée de lancement de la Technoparade 2002, le 4 septembre dernier à Paris, a ainsi demandé aux organisateurs de free-parties «de faire l'effort de respecter un minimum les règles de sécurité»: «Il reste du devoir de la puissance publique de tout faire pour que le minimum de règles d'hygiène et de sécurité soient respectées lors d'un rassemblement». Hygiène et sécurité sont désormais les deux nouvelles mamelles de la politique culturelle en France: qu'on se le dise!
C'est en fonction de cette élémentaire doctrine de bon sens que tout individu supposé souiller le sol national sera désormais extradé sans autre forme de procès. Silvio Berlusconi, toujours soucieux du bon fonctionnement de la justice italienne (sauf en ce qui le concerne personnellement), ne se l'est pas fait répéter deux fois. Le nouveau Duce de l'Italie démocratiquement enchaînée à la télé-divertissement a donc fait procéder, avec les bonnes grâces des autorités françaises, à l'enlèvement de Paolo Persichetti, un dangereux terroriste coupable d'écrire et d'enseigner, coupable de surcroît d'avoir fait partie, dans les années 70, de ces militants et intellectuels que la conviction antifasciste a rapprochés de mouvements d'extrême-gauche. Comme chacun sait, l'antifascisme est bien plus dangereux pour l'Etat italien que la mafia (c'est pour cette raison évidente que le gouvernement de Berlusconi a retiré leurs escortes aux juges du pool anti-mafia; d'après mes informations, on attend pour novembre le premier assassinat d'un juge, qui sera naturellement attribué aux «nouvelles» Brigades rouges); en conséquence de quoi, Paolo Persichetti devrait être le premier extradé d'une longue liste d'intellectuels réfugiés en France, que la France avait eu l'honneur d'accueillir. Il reste heureusement quelques Italiens qui ont su garder leur dignité. Mon ami Nanni Moretti m'a invité à une grande «fête de protestation» le 14 septembre prochain à Rome. J'essaierai de vous raconter...
Voilà, pour la France de Sarkozy et Raffarin, le droit d'asile est désormais une «ex-tradition». On ne va pas s'embêter pour si peu. C'est qu'il a d'autres soucis en tête, le Raffarin, débonnaire épicier des promos chiraquiennes que l'on a gagnées au tirage mais perdues au grattage. C'est que ça ne se boucle pas comme ça, un budget, avec tous ces trucs qui doivent baisser si on veut augmenter la sécurité. L'apprenti-Premier Ministre a passé son été à faire des expériences de vases communicants: sachant qu'une nouvelle place de prison coûte en moyenne l'équivalent de quatre postes d'éducateurs, combien d'emplois dois-je supprimer dans l'Education Nationale pour financer l'implantation carcérale de trois mille détecteurs automatiques d'évasions? Qu'est-ce que je peux retirer à la Culture et à la Recherche pour payer un nouveau porte-avions tout beau tout neuf (2 milliards d'euros) avec des oreilles géantes capables de décrypter une conversation d'élèves à la cafétéria du collège de Garges-les-Gonesses, où un «réseau dormant» d'Al-Qaida est susceptible de se mettre en place à tout moment? Franchement, ce n'est pas de tout repos, un métier de Premier Ministre. On devrait lui tripler son salaire. Ah bon, c'est déjà fait? Il n'a pas l'air, comme ça, mais c'est qu'il va plus vite que son ombre, ce Raffarin.
Dans un excellent journal suisse, l'hebdomadaire Dimanche (www.dimanche.ch), Jean-Paul Géné nous en propose un savoureux portrait: «Avec son air de notable de province, ses lunettes demi-lunes posées sur une tête mal accrochée à des épaules tombantes, c'est la version rurale de Lino Ventura, propre à rassurer le laitier, la laitière et le pot au lait. Chez ces gens-là, on sait que «la route est droite mais que la pente est forte».». C'est que, pardi, comme aime à le répéter notre Premier Ministre expert en lapalissades: «Le goût de la communication est ancré au plus profond de moi-même». L'ancien directeur marketing chez Jacques Vabre (où il a inventé le «gringo du café des hautes plaines») a gardé de son séjour chez les «communicants» le sens de la formule qui cause. Citons, au hasard de ces dernières semaines: «les bons amis font les bonnes vacances», «mieux vaut être fatigué que maladroit», «les jeunes sont destinés à devenir des adultes», «la loi ne peut légitimer les comportements hors la loi» ou encore, sublime pierre philosophale du bon sens: «l'avenir est une suite de quotidiens». En maître boulanger, Jacques Chirac n'a pas choisi n'importe quel mitron pour mettre les Français dans le pétrin en les roulant dans la farine. Mais cessons-là ces piètres «raffarinades»! Foin du calembour, Jean-Pierre Géné nous apprend l'origine étymologique du nom du Premier Ministre: le «raffarin» vient du patois «rafaitier»: celui qui raccommode la porcelaine! Dans le lycée pro où il a appris ce beau métier, Jean-Pierre Raffarin était sans doute champion de l'épreuve sportive des vingt kilomètres de marche sur des œufs.
Et pendant ce temps, que fait l'opposition? Elle tente de remonter à la surface, monsieur. Interrogé par Le Monde (4 septembre 2002) en marge des Journées du Parti socialiste à La Rochelle, Pierre Mauroy déclare ainsi: «On est au fond de la piscine mais, à La Rochelle, on a fait un premier mouvement pour remonter»! Le hic, c'est que les socialistes semblent cruellement manquer de maîtres-nageurs, et la situation ne va pas de soi, surtout depuis que Lionel Jospin a égoïstement emporté avec lui, sur l'île de Ré, toutes les bouées de sauvetage...
Et pendant ce temps (bis), les patrons plastronnent. Ernest-Antoine Seillière, comique troupier ci-devant président du Medef, annonce la couleur dans un bel entretien à l'hebdomadaire Valeurs actuelles (30 août 2002): «La priorité des priorités est la revalorisation de la notion de travail. Le gouvernement précédent a systématiquement vanté le loisir et le moindre travail. Ces dernières années, la valeur travail a été systématiquement attaquée, ce qui a eu des effets sociologiques profonds. Nous avons donc besoin d'un nouvel éclairage moral et psychologique sur le travail. C'est une réhabilitation qui prendra du temps, à laquelle le gouvernement doit prêter beaucoup d'attention. Mais, pour commencer une culture, il faut des mesures simples... Le gouvernement doit donner un signal fort en permettant d'augmenter les heures supplémentaires»!
Des heures supplémentaires pour tous, donc, sauf pour les glandeurs du spectacle, également appelé «intermittents»: dans ce même entretien, Ernest-Antoine Serpillère dénonce sans détour «les travers, les excès et les spécificités du système des intermittents du spectacle», et se réjouit d'être enfin écouté et suivi par le gouvernement sur ce dossier. Personne ne voit pourquoi le Medef s'acharne à ce point sur le régime des intermittents du spectacle. C'est pourtant simple. Si un véritable statut de l'intermittence était aujourd'hui accordé aux professions du spectacle, il ne tarderait pas à avoir valeur d'usage pour d'autres catégories professionnelles. Et dans ces conditions, comment voudriez-vous que le Medef puisse continuer à précariser l'emploi à tour de bras, en invoquant la mondialisation, la compétition internationale et l'orgasme boursier de l'actionnaire de base?
Ce n'est pas Jean-Marie Meissier qui va me contredire sur ce point. Il va devenir quoi, son bel appartement de New York, avec toutes ces incertitudes qui planent? J'ai l'air de plaisanter, mais cela m'ennuie sincèrement qu'à Vivendi Universal ils l'aient mis à la porte, le Meissier planétaire. De qui va t'on se moquer, maintenant? Heureusement, Claude Bébéar, le valeureux P-D.G. d'Axa, a pris le relais sans que personne ne lui demande. Lors de la récente université du Medef, dont le thème était «Entreprendre dans l'incertitude , il a dans un beau tir groupé, dénoncé «la crétinisation de la société de l'image», appelé les entreprises à se délocaliser dans des pays où la «société de l'image» n'est sans doute pas prêt d'arriver, et a conclu par cette curieuse incantation: «La race blanche, par manque de natalité, se suicide, il faut recourir à l'immigration». Comme à New York, par exemple, où une excellente émission d'Arte l'autre soir, nous apprenait que le nombre réel de victimes du World Trade Center a été délibérément occulté: les femmes de ménage, serveurs et autres clandestins mexicains qui y ont péri, n'ont en fait jamais existé aux yeux de l'administration américaine. Ils sont passés par pertes et profits, si l'on peut dire.
A propos de pertes et de profits, je trouve assez astucieuse la trouvaille d'une société de conseil en investissement texane (le pays de George W. Bush), baptisée Mutual.com. Attentive à dénicher des activités susceptibles d'afficher «solidité financière» et «potentiel de croissance», cette société vient de lancer un fonds de placement exclusivement constitué de «valeurs sales», telles l'alcool, le tabac, l'industrie de l'armement et les casinos. «Nous considérons ces industries comme quasiment à l'abri de la récession», ont déclaré les promoteurs de cette heureuse initiative. Il faut aller voir leur site internet, c'est tout un poème: www.vicefund.com. Pour ma part, j'ai déjà liquidé toutes mes actions Vivendi pour investir dans une société qui fabrique des pistolets et carabines. Depuis que George W. Bush a totalement libéralisé le commerce des armes à feu aux Etats-Unis, sans parler des commandes de «flash-balls» passées en France par Sarkozy, chaque jour qui passe m'enrichit un peu plus. Il ne faudrait tout de même pas voir à me prendre pour un naïf!
Cette société texane me permet, in fine, d'ajouter quelques mots sur l'actualité internationale. Déjà que, pour cause de gastro-entérite carabinée, j'ai laissé filer le Sommet de la Terre à Johannesburg, je n'allais tout de même pas rater l'anniversaire du 11 septembre et le lancement du prochain videogame de Microsoft et CNN, à savoir: Guerre à Saddam, le retour. Sur le 11 septembre, je n'ai guère à dire. Ah si, tout de même: Pinochet est toujours vivant (in memoriam, 11 septembre 1973). Et puis aussi, j'ai un petit scoop mine de rien: Oussama ben Laden et le mollah Omar sont eux aussi bien vivants. Ces deux agents infiltrés de la CIA dans la nébuleuse Al-Qaida sont soigneusement gardés dans une base américaine au Koweit. Au Pentagone, certains ont bien prôné leur élimination physique, avec trophée à la clé, mais les plus hautes autorités américaines ont jugé plus prudent de les garder en réserve, pour les ressortir en cas de besoin, si l'aventure irakienne tournait mal, par exemple. Car le scénario est désormais écrit: fin octobre au plus tard (en tout cas, avant les législatives américaines du 5 novembre, à moins que celles-ci ne soient reportées par le Congrès), l'Irak sera nettoyé sous un déluge de bombes (naturellement, il n'y aura ni victimes civiles, ni caméras: cf l'exemple des clandestins mexicains dans l'enfer du World Trade Center), avec lancement exclusif d'un nouveau joujou, la bombe E, arme à micro-ondes de forte puissance,conçue par le groupe Raytheon, l'inventeur du four à micro-ondes, capable «d'entraîner l'agitation des molécules d'eau qui composent les cellules humaines, provoquant une élévation de température, au-delà de 45 à 40 degrés, et un effet de cuisson, avec tous les risques de brûlure qui s'ensuivraient, en pénétrant sous et dans la peau» (Le Monde, 11/09/02. Les Etats-Unis pourront enfin faire main basse sur le pétrole irakien et se séparer sans regret de l'Arabie saoudite, où de pseudo «islamistes modérés» devraient renverser la dynastie des Saoud en mars 2003. Les princes saoudiens ont commencé l'été dernier à préparer leur repli dans leurs luxueuses résidences d'Ibiza.
Voilà... Ne me demandez pas d'où je tiens ces renseignements confidentiels. On a bien le droit d'avoir ses petits secrets, tout de même. En tout cas, ça n'a rien à voir avec l'Islam. Comme l'a lumineusement fait remarquer Fethi Benslama, maître de conférences de psychopathologie et psychanalyse à l'université Paris 7, dans une tribune publiée par Le Monde en page Horizons (10/09/02): «La propension à incriminer l'islam atteint un degré de bêtise qui aveugle sur les forces matérielles et historiques qui déterminent la condition des hommes, dans laquelle la religion est un élément dans une série complémentaire de causalités. On voudrait en effet nous faire croire que la religion est un fait autonome, hors le jeu des forces économiques, des rapports sociaux et politiques, des luttes pour le pouvoir. (...) Quand verra-t-on que l'immense espace de répression et de privation qu'est le monde arabe est en proie à une destructivité sourde, organisée par des machines de jouissance du pouvoir qui dispensent depuis des décennies le brouillage, l'insignifiance, la confabulation et l'entrave à l'intelligence dans l'espace public, parvenant à fabriquer des générations de femmes et d'hommes analphabètes de leur monde, le subissant comme un tourbillon d'absurdité?(...)
L'occidentalisation du monde, qui est achevée en son principe, tourne dans le monde arabe au désastre, parce que le système de ses gouvernants a, non seulement empêché l'accès des peuples à leurs biens mais, de plus, au langage qui rend rationnel le réel de cette occidentalisation.
Un indice relevé dans le récent rapport du PNUD en donne l'ampleur : le monde arabe, naguère passeur du savoir grec, n'a traduit au cours des cinq derniers siècles (y compris les cinquante dernières années de pseudo-modernisation) qu'à peine autant de livres que l'Espagne en un an! Il y a trois ans, les ministres arabes de la culture réunissaient une conférence autour du thème de "la sécurité culturelle"! Traduisons: produire de l'inculture avec la police de l'identité. A-t-on vraiment idée du degré de bouffonnerie cupide et décervelante de ce système? On ne comprendra pas sinon pourquoi la révolte contre lui a recouru au langage de la sainteté délirante».
Ce sera tout pour aujourd'hui.
Tzotzil Trema,
11 septembre 2002.
Publié le 2002-09-12
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : politique,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Tzotzil TREMA (auteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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