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Le coït entre l'acéphale et le bicéphale

Lettre ouverte

Chapeau : Le collectif "Les artistes" rassemble des artistes de générations, de pratiques et d'horizons très différents. Ils ont décidé d'user d'un droit d'expression sur toutes les questions qui les concernent.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : chronique (Mots-clés : )

Genre Ressource : édito / chronique

Apparence :

Rubrique : 11

COLLECTIF LES ARTISTES rédacteur
Catherine TRAUTMANN personnage politique
Georges BATAILLE écrivain

Texte : L'État cohabitationniste, être bicéphale, semble entretenir des rapports très étroits et passionnels avec l'étrange objet de son désir, l'être acéphale cher à Bataille: la création plastique.
Libéralisant petit à petit les grands secteurs de l'économie, les banques, l'assurance, la communication, l'énergie, l'État bicéphale a mené a contrario et à travers l'une de ses directions, celle des arts plastiques, une politique volontariste d'expertise, d'achat et de soutien. Action forte dans un milieu où l'individualisme et la liberté d'expression étaient des plus exacerbés. Cela pourrait paraître paradoxal. En fait une esthétique institutionnelle est née et a surgi à travers l'œuvre des artistes aidés, des critiques soutenus et des lieux subventionnés. Quelle est-elle? Certains auraient pu penser que cet art créé grâce à l'argent public servirait notamment une vision solidaire, impartiale, égalitaire, fraternelle, généreuse. C'est mal apprécier le «je t'aime moi non plus» de l'étrange coït entre le bicéphale et l'acéphale. Nous assistons en fait dans l'art contemporain, depuis une dizaine d'années, à une allégorie du capital, du commerce, de la négociation, de l'échange, du relationnel, de la dématérialisation des flux et des objets, des réseaux, des nouvelles technologies, des loisirs... Voilà la nouvelle esthétique: le Réalisme Néo-Capitaliste. La France est le seul pays au monde à avoir pu, via l'État, engendrer aujourd'hui un mouvement artistique.
Quelques exemples de Réalisme Néo-Capitaliste par ses adeptes. Le représentant de la France à l'avant-dernière biennale d'art contemporain de Venise, qui a formalisé «la société du spectacle» en créant un studio de télé fictive dans le pavillon français, se glorifie (dans un entretien à la revue art press, n°260) d'être le premier artiste de l'histoire de l'art à intégrer une entreprise (spécialisée dans la distribution des cosmétiques) en tant qu'artiste: «j'ai la possibilité d'intervenir aussi bien au niveau de la production, de la diffusion, que du marketing, je dialogue avec le comité stratégique, avec le président...» Il a d'ailleurs créé sa propre société à responsabilité illimitée! Il a aussi proposé à un maire d'une ville du sud-ouest de planter dans ses rues des arbres fruitiers pour nourrir ses pauvres, même le patronat le plus paternaliste n'y avait pas pensé. Cela constitue peut-être une allusion discrète à la figure tutélaire du Réalisme Néo-Capitaliste, le président de la République, qui a dû son élection à la culture de la pomme. Ce même artiste si emblématique de l'institutionnelle attitude expliquait très sérieusement cet été, dans une galerie de la côte d'azur, que les loisirs sont l'avenir de l'homme, peut être une façon libérale-situationniste de gouverner: «des fruits et des jeux». L'État ne s'y trompe pas et devant tant d'attention donne son monument le plus symbolique à son serviteur zélé, l'Arc de Triomphe, pour qu'il puisse y créer une œuvre: une intervention au sommet des Champs-Élysées pour une extase institutionnelle. Même les artistes financés par le ministère de la Défense en 1989 pour la commémoration de la bataille de Valmy n'en sont pas revenus.
Un critique expose: «Plutôt qu'un cynisme néo-libéral, la démarche des artistes doit être comprise comme une exploitation maximale de leur potentiel capitalistique. Que possède un artiste? Un espace qui lui est dévolu au sein de diverses institutions artistiques et revues spécialisées. Ces espaces «dévolus», donc, sont offerts par deux artistes autrichiens à une «grande compagnie d'automobiles de luxe» pour faire sa publicité et favoriser «l'expansion continue de l'activité marchande vers de nouveaux espaces, les artistes ont en échange la jouissance d'un roadster flambant neuf». Ce sont les nouveaux accords de Munich: la firme automobile y ayant son «siège mondial». On a pu voir la pub pour ces bolides de luxe dans une exposition au C.R.A.C. (Centre Régional d'Art Contemporain) dans une ville communiste du sud de la France. Espérons que cela n'affectera pas la valeur en bourse de la marque.

Date de publication : 01/01/2001


Mots-clés : création, contemporanéité, contestataire, engagement
Inséré le : 18/12/2000 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,