Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
De la chair à l'abstraction
Cantieri
Catherine Diverrès inscrit dans Cantieri, sa dernière création, la pulsion mélancolique de sa danse.
Dans toute l'œuvre de la chorégraphe, l'élan de sentir s'échange dans une alternance rapide, avec l'exigence de la pensée. Un mouvement qui structure tout le bâti de la démarche de Catherine Diverrès, cette charnelle de l'abstrait. Ce mouvement est ici précisément circonscrit autour d'une réflexion sur le corps et ses représentations. Pièce de mémoire, Cantieri effectue un travail de saturation et d'évidement de l'espace. Son dessin s'inscrit dans le pli d'un territoire. Le tracé d'une ville, son sol, son caractère. Cette ville, c'est Palerme, que Goffredo Fofi décrit comme : « un passage continu de corps et de grâce », un lieu où le « sacré n'est pas seulement chrétien », qui se déploie dans « la démesure grandiose d'une fulgurante sensualité » et atteste d'« un effort précaire pour fondre l'abstrait et l'organique, en partant de diversités inconciliables. » On voit bien ici ce qui a pu retenir l'attention de la chorégraphe, qui depuis L'arbitre des élégances a confronté la dimension de sa danse à des espaces baroques et abstraits. On voit bien aussi après un travail de déclinaison autour des figures corporelles et leur matérialité dans Corpus, ce qui peut intéresser le développement de sa réflexion autour des rapports entre l'image et le corps.
Catherine Diverrès qui depuis son premier duo Instance créé après une résidence au Japon, n'avait pas reconduit ce processus de travail en déplacement, a séjourné deux mois à Palerme avec son équipe de création. Cantieri, sa nouvelle pièce est issue de cette expérience. La chorégraphe a choisi d'appréhender la ville dans son dessin. Soit des images concrètes, littérales prélevées au quotidien, juxtaposées à des éléments culturels familiers. L'ensemble est organiquement travaillé si bien que rien de narratif ou directement explicite ne subsiste dans cette évocation. Figures et métaphores s'animent entre deux plans, le proche et le lointain, l'illusion et la réalité. Le mixage incongru de certaines séquences composées d'apparitions et de collisions, de juxtapositions et de mises en présence, n'a de cesse de dégrader ou d'effacer toute forme de représentation malgré l'espace théâtral utilisé dans ses multiples possibilités, jouant avec les nombreux effets d'une machinerie dont les rouages sont dévoilés sur le plateau. Les images dépeignent un siècle et ses représentations. Une histoire des corps qui rencontre ce que la mémoire a d'immuable dans son rapport à l'archaïsme des origines et dans ce qu'elle a de plus labile : l'insaisissable vision du réel qui échappe à toute appréhension. Dans ce pli, Catherine Diverrès inscrit la pulsion mélancolique de sa danse. Mais le mouvement qui la porte à célébrer la mémoire, n'est en rien lié à la nostalgie que provoque le dépôt des traces du temps dans un espace et son architecture. Il est à la fois un effet de jeu purement ludique et une posture esthétique qui va de l'ange et de la sirène à la géométrie. Les rapports au sol, à la famille, à l'histoire, évoqués par des images cristallisant l'imaginaire et les états de corps des douze interprètes lors de propositions d'improvisations, forment les impacts colorés qui se fondent dans le tracé de son écriture et sa dimension abstraite. Respiration naturelle, énergie, expression première, geste et rythme sont aspirés dans un même souffle, affirmant un état de subjectivité absolu. Il donne à la vision chorégraphique sa force de conviction en même temps qu'un sentiment de doute et de perte inaltérable. Le trait sec, vif, quasi mental de l'écriture de Catherine Diverrès s'inscrit dans l'espace, tel un fourmillement, un frémissement qui creuse et déchire les corps et leur volume jusqu'à ne plus laisser paraître que leur silhouette ténue, l'impact du mouvement, sa vibration dans le temps.
Cantieri est une pièce en perpétuelle bascule, savourant l'éloquence de l'inquiétante étrangeté. Cette sorte d'effroi ou d'ironie qui se rapporte aux choses depuis longtemps connues et de tout temps familières. La déclinaison de citations,
de références, de thèmes choisis dessine un foyer culturel commun, dont la présence concrète ou la mise en scène exaltée évoquent à la fois le présent et le passé. Ce corpus d'images corporelles célébrant la gestualité au travers de mouvements de groupe, de processions, de gestes cultuels ou de marionnettes, ne reste dans le domaine du familier que pour en signaler le stupéfiant éloignement. Cette attitude s'attache à révéler le côté spectral de toute chose.
Cantieri est un carnet de voyage, réalisé entre ombres et lumières, tendant vers l'autre le miroir infini des multiples visages de son identité, pour n'en souligner que la texture fragile d'un devenir commun.
Irène FILIBERTI,
Publié le 2002-09-15
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) : Palerme,
Artiste(s) : Catherine DIVERRES (chorégraphe), Irène FILIBERTI (rédacteur),
Passage(s) : Théâtre national de Chaillot Paris 75016 , Théâtre national de Bretagne Rennes 35000 , Espace des Arts Châlon-sur-Saône 71 100 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :