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Déroulé de liberté




En tournée française cette saison, les pièces de la chorégraphe américaine Trisha Brown paraîtront plus que jamais éloignées du mythe de ses origines. Et pourtant fidèles à son histoire.


30 juin 2002 : deux mille personnes assistent, dans le granitique Corum de Montpellier, à une énième représentation de El Trilogy. Moins de vingt-quatre heures plus tard, la petite salle du Théâtre du Hangar ne peut accueillir que soixante spectateurs pour la première mondiale de It's a draw. Le contraste aura été violent, provoqué par le festival Montpellier Danse 02, entre deux états de la création de Trisha Brown, qu'on aurait cependant trop vite fait de caractériser comme irrémédiablement inconciliables.
Le long solo It's a draw permet à la chorégraphe new-yorkaise de dévoiler un ressort intime de son mouvement, se régalant d'un droit à l'erreur qui est l'honneur – c'est son terme – de l'artiste en création. Elle y revient à un croquis d'origine, dit-elle, de son geste chorégraphique. Danse ou arts plastiques ? Longtemps Trisha Brown a hésité.
Résolvant cette séparation, It's a draw la voit marcher sur de grandes feuilles de papier, puis s'en écarter, puis y revenir. S'y allonger, s'y replier, se déployer, se redresser. Aux mains : des fusains. Voire des bâtons de craie entre ses orteils. D'une énergie tour à tour suspendue ou rageuse, isolée dans sa concentration ou soudain blagueuse à l'adresse du public, le geste ici perdu ou là très contrôlé, Trisha danse son trait, et trace son geste du même mouvement.
Là s'affaiblit le cliché d'une magie forcément éphémère de la danse et de son effacement. De même sont brouillées quelques questions de la notation, tant le trait de It's a draw matérialise une pulsion de danse, sans pour autant en consigner la forme. Cette sorte d'action drawing confond vertigineusement les instants de deux projections simultanées de soi, en deux et trois dimensions. Et une solennité s'instaure, au moment où la feuille est redressée depuis l'horizontalité du sol, pour l'accrochage vertical.
Mais l'artiste persiste à se décrire comme « faisant des gamineries sur scène », plutôt qu'à se référer à quelque théorie de l'expérimentation artistique. Tout en désinvolture déterminée, finalement troublante, et jouant l'évidence de sa présence, elle montre comme un entêtement à décevoir son propre mythe, dont la construction demeure à l'œuvre, à quatre décennies et à un océan de distance.
Ce mythe est celui des origines vertueuses, ici lavées au bain purificateur du solo, après des années d'évolutions, voire d'égarement. Ce mythe embarrasse. Que signifie la vénération d'un passé forcément meilleur, que cultive un certain commentaire en art, pourtant calé dans l'annonciation du futur ? Et que signifie l'emballement pour le format du solo, si propice au cliché de l'artiste solitaire forcément plus proche de la vérité ? Que signifie enfin, précisément en danse, la sous-évaluation du mouvement ?
El Trilogy, parmi d'autres que la compagnie américaine montre en tournée, est une pièce pour salles géantes et grand public. Elle est marquée par les contraintes qu'impose le système ultra libéral américain à la production artistique. Sa scénographie bien chatoyante, son entrain plein d'allégresse, son humour tout en clin d'œil lui donnent un goût si américain, qu'un regard superficiel pourrait omettre d'y voir l'essentiel.
Sur une musique de Dave Douglas, jazz sophistiqué oscillant entre l'allant du swing et la variation free, cette pièce est une somme magistrale de la science de Trisha Brown quant au rapport du mouvement et de la musique : soit une tension infinie et ténue, d'une relation jamais illustrative ni déductive, où l'un le dispute à l'autre dans un déroulé perpétuel de liberté sensuelle.
Il y a un faire en danse américaine, et un scintillement du mouvement brownien, qu'on ne peut refuser de regarder, et qui parle aussi clair que certains contes et légendes des avant-gardes.

Gérard MAYEN,
Publié le 2002-09-15

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Trisha BROWN (chorégraphe), Gérard MAYEN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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