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Forsythe, révolution de principe
Entretien avec William Forsythe, chorégraphe américain, qui annonce son départ du Ballet de Francfort. présente à Paris Kammer/Kammer.
William Forsythe : La danse est en grande partie liée à la voix. Lorsque nous parlons, notre parole active le processus de la mémoire qui est intégré à notre propre langage, à notre capacité de parler. Pour ma part, j'ai surtout essayé de réintroduire l'idée du ballet comme forme de discours et non comme récitation formelle ou répétition.
Par conséquent, un environnement est nécessaire pour produire l'émergence de ce type de mémoire dépourvue de conscience d'elle-même. Cette émergence s'accomplit à travers la sensation - un phénomène assez semblable à la réminiscence proustienne. En fait, j'ai tenté de développer la sensation que le corps a de sa propre présence, ce qu'on appelle « proprioception ». Et j'ai fait appel essentiellement au sentiment que nous avons de nos os et de la peau, lesquels sont reliés aux activeurs principaux : les articulations, les récepteurs de la proprioception, les récepteurs neuronaux dans les articulations, ainsi que le poids des os et la tension de la peau – tout cela afin d'éveiller la mémoire chez le danseur. Et j'affirme que tout l'espace du mouvement (motion) à la surface ou autour du danseur – la « kinesphère » – est essentiellement une sphère mémorielle qui peut être activée par proprioception. Au moment où je me meus dans l'espace, je me souviens sans y penser des liens qui me ramènent aux configurations spatiales du passé. Quant à l'espace, il est seulement défini par les tensions qui existent entre le muscle, l'os et la peau, et ce rapport de tensions est médiatisé par les nerfs. Donc, si je bouge mes muscles, mes os et par conséquent la surface de ma peau, je crée autour de moi une tension dans l'espace. Et cette tension produit une figure qui participe d'un lieu où je me suis déjà trouvé.
Est-ce comme un écho entre deux lieux différents du temps ?
Oui... mais ils ne sont même pas différents, il s'agit du même lieu. Ce n'est même pas un lieu passé : il s'agit une fois encore du même lieu. D'autre part, le reste de mon corps se trouve certainement dans un état différent de l'état originel, mais ma perception mémorielle, induite par les torsions et les tensions du corps, n'est pas vraiment une mémoire ; c'est une présence qui y ressemble...
En un certain sens, c'est le fantasme de quelque chose de sensoriel qui se sera déjà produit. C'est du « futur antérieur » 1 ; je l'aurai déjà toujours su, j'aurai déjà compris ce que c'est, j'ai même dépassé toute compréhension. C'est un état de connaissance.
Mais n'est-ce lié à aucune sorte d'émotion ?
Henri Bergson a, je crois, formulé une expérience semblable : cela a impliqué un processus d'apprentissage, mais à un moment, on perd la mémoire du processus. Comme dans Matière et mémoire : on perd le processus et seul demeure l'état de connaissance. J'essaie de mettre en évidence un mouvement qui aurait dépassé la répétition en tant que telle, et qui rejoindrait cet état de tension définissant la mémoire. Mais il ne s'agit pas de mémoire cognitive, et j'ignore ce que c'est : le corps va plier en relation avec le sentiment propre d'avoir déjà été là. Donc, en d'autres mots, comment se souvenir sans fournir un effort, sans contraindre le corps ? Par ailleurs, j'essaie aussi de considérer le corps comme objet historique et social. Et dans cette perspective, faire du ballet oblige les danseurs à spécifiquement entrer en référence avec certaines époques de production propres à l'histoire du ballet. J'essaie de parler de l'histoire des formes artistiques à travers la danse et à travers le style
utilisé pour le corps, et spécialement pour les bras. Et j'essaie de rendre les danseurs conscients de l'histoire de cette discipline, et de ce que cela veut dire. Par exemple, nous avons eu une discussion très intéressante sur la bienséance et nous avons pris l'exemple d'Elisabeth Platel, l'Étoile de l'Opéra de Paris, comme le modèle de ce type de danse. Nous avons alors essayé d'évaluer l'impact des valeurs de ce style sur les danseurs car ils sont traversés par cette façon de se ressouvenir : pourquoi voulons-nous nous souvenir du corps comme expression de la bienséance ? Ou bien voulons-nous vraiment nous en souvenir ? Et qu'est-ce que cela signifie en tant qu'objet social déterminé ? Et est-il encore tout à fait nécessaire aujourd'hui ? Par conséquent, il s'agit d'un examen de la mémoire à plusieurs niveaux : que retenons-nous des formes artistiques prises dans leur contexte historique ? Et nous revenons à une problématique contemporaine : les mécanismes de la mémoire à l'intérieur de la danse elle-même, c'est-à-dire dans le corps lui-même... Nous sommes donc confrontés au corps et au contexte qui le détermine : son contexte culturel immédiat et son contexte historique général.
Anne-Sophie VERGNE,
Publié le 2002-09-15
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : entretien
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : William FORSYTHE (chorégraphe), Anne-Sophie VERGNE (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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