Si l'information ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Quelques réflexions sur la faillite des intellectuels
Tout est calme
La compagnie flamande Tg Stan prend le parti du rire pour faire entendre Tout est calme, une pièce sombre de Thomas Bernhard dans laquelle le dramaturge autrichien dresse un portrait au vitriol des intellectuels bourgeois, abrités des tapages du monde par leur suffisance et leur vanité.
Aimable causerie sur la terrasse en ce matin caressé par l'air pur de la montagne : Moritz Meister, qui vient d'achever sa « Tétralogie », et sa femme reçoivent Mademoiselle Werdenfels, qui prépare une thèse sur l'œuvre de l'écrivain. On parle de voyages culturels, de littérature, de santé, de musique, d'abeilles, de Goethe... On photographie les Préalpes, on savoure le confort de la villa cossue. Le Maître explique, son épouse commente, l'étudiante note. Tout est calme. Mais sous le ronronnement de la conversation mondaine, la clameur du monde, de l'histoire, du présent, cogne, imprécise, menaçante.
Quand, en 1981, Thomas Bernhard publie Über allen Gipfen ist Ruh (« tout est calme sur les sommets », titre tiré d'un poème de Goethe), traduit en Français par Maître, ce pourfendeur tenace des hypocrisies et des lâchetés humaines montre avec l'acuité de l'amertume que les aveuglements qui ont conduit aux désastres d'hier continuent d'œuvrer bien gentiment aujourd'hui. Minant l'artifice des postures et les faux-semblants des discours, il brosse un portrait au vitriol des intellectuels austro-allemands, bouffis d'arrogance, repus de suffisance, enfermés dans leur contentement bourgeois pour mieux ignorer les secousses qui déchirent la planète. « Ici avant tout nous ne sommes pas dérangés, aucun bruit aucune puanteur ne montent jusqu'ici » se réjouit Mme Meister. Douillettement réfugiés derrière un humanisme de façade, déconnectés des réalités d'ici-bas, ils se complaisent dans leur inconscience politique avec l'aplomb impudent de ceux qui « savent penser ». D'ailleurs, Thomas Bernhard n'écrivait-il pas dans une des dernières Dramolettes « La plus formidable comédie de tous les temps, c'est l'Autriche ! » ? Et ce ne sont pas les résultats électoraux autrichiens qui viendront le démentir... Triste bouffonnerie, n'est-ce pas ?
C'est au spectacle de cette risible et sombre mascarade que nous convie la compagnie anversoise Tg Stan. Démontant comme à son habitude les mécanismes de l'illusion théâtrale, elle donne à ce texte empreint d'une ironie éraillée de désespoir toute sa puissance décapante et drolatique. Car, justement, le danger de tels intellectuels n'est-ils pas qu'ils réussissent à faire illusion, à se faire illusion ? Trônant au milieu d'un bric-à-brac de bibeloteries surannées, Moritz Meister (Damiaan De Schrijver), Mme Meister (Sara De Roo) et Mlle Werdenfels (Jolente De Keersmaeker) pérorent sur la grandeur de la Tétralogie, glosent sur la gloire des artistes allemands, à peine troublés par les incursions de la bonne ou du facteur (Franck Vercruyssen). Le monde n'est pour eux pas plus réel que le paysage projeté sur l'écran derrière eux.
La force politique de ce spectacle tient à la distance critique que les comédiens imposent par rapport aux actes et aux paroles de leurs personnages. On les voit parfois hésiter, buter par moment sur une phrase, vérifier la justesse d'une réplique et même faire appel au souffleur. Contre toute tentation réaliste, ils glissent entre les mots le scalpel de leur réflexion et nous invitent à jouer avec eux dans ce processus analytique. Par ce décalage, ils interpellent directement notre responsabilité, faisant du théâtre un lieu de subversion et de confrontation. La démystification des codes de l'art dramatique opère ici pour démanteler la mécanique de la sphère « intellectualo-bourgeoise » qui tourne à vide. A rebours des mises en scène soulignant le pessimisme et la misanthropie de Bernhard, l'interprétation de Tg Stan privilégie l'humour et la satire, dévoilant derrière le masque d'un comique réjouissant la monstruosité et la vulgarité de ce milieu qui se veut très raffiné. « Anéantir les juifs a été une grande faute, mais c'était un problème insoluble » finit par s'exclamer Moritz Meister ! On rit, mais comme disait Kafka, « On a tort de sourire du héros qui gît en scène, blessé à mort, et qui chante un air, au théâtre. Nous passons des années à chanter en gisant. »
Gwénola DAVID,
Publié le 2002-11-26
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre : critique
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : Belgique,
Artiste(s) : Gwénola DAVID (rédacteur), Tg STAN (collectif), Thomas BERNHARD (auteur),
Passage(s) : Théâtre de la Bastille Paris 75011 ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
A voir :