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Nos guerres en partage
Le Diable en partage
Chapeau : Emmanuel Demarcy-Mota donne à voir
le Diable en partage de Fabrce Melquiot et
l'Inattendu au Théâtre de la Bastille et révèle ainsi la puissance poétique de cette fable sur la guerre.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Rubrique : 2002
Emmanuel DEMARCY-MOTA Metteur en scène
Fabrice MELQUIOT auteur
Bruno TACKELS rédacteur
du 20/09/2002 00:00 au 19/10/2002 00:00
Salle : Théâtre de la Bastille
76 rue de la Roquette
01 43 57 42 14
Paris 75011 France (Ile-de-France)
L'Inattendu et
le Diable en partage, du 20 septembre au 19 octobre
Texte : Ce jour-là on parlait d'Heiner Müller. Et des poètes d'aujourd'hui. Matthias Langhoff disait son exigence, sans appel: un poète doit dire ce qui a lieu en ce moment. Rien de ce qui se passe en ce temps ne doit lui échapper. J'attends de lui qu'il écrive le poème de cette actualité. Et il ajoutait: avec la distance nécessaire, le petit temps retard nécessaire au passage à la fiction. C'est ce que font Eschyle ou Sophocle quand ils parlent de la guerre du Péloponèse, c'est ce que fait Shakespeare avec la guerre des Roses.
C'est ce que fait Fabrice Melquiot quand il parle de la Bosnie, et de nos guerres contemporaines. Celles qui nous font voir
le Diable en partage, comme l'annonce l'incroyable titre de la pièce qu'il nous donne à entendre ces jours-ci. Le pari est fou, et le projet démiurgique. Voilà un homme qui dit: «Je vais vous dire la guerre que nous venons de finir, ici, en Europe, je vais vous la dire en récit. Oui, je vais vous la raconter.» Et c'est une fiction, en effet, une pièce, une narration qui assume toutes les règles de la représentation conventionnelle.
Contrairement à l'entrée qu'avait choisi Olivier Py dans
Requiem pour Srebrenica, la pièce de Fabrice Melquiot ne reste pas dans le champ du strict documentaire. Même si l'on sent qu'il sait de quoi il parle. Son écriture est celle d'un voyageur, une humeur qui parle d'expérience, d'homme en mouvement, qui a senti, écouté -et qui en livre l'essence poétique. La seule chose qui nous reste pour rester vivants.
Le texte qui en sort ne se satisfait jamais du simplisme de la fable didactique. Ici, dans la guerre, la nôtre, celle des Balkans, et celles qui viennent, rien n'est simple. Et pourtant on voit bien que seule la haine peut régner, régler le monde, quand le monde méprise ceux qu'il abrite.
Le Diable en partage nous raconte l'histoire de la haine, et les histoires qu'elle engendre. Nous sommes dans une famille serbe, et nous regardons sa lente, nécessaire, impossible décomposition dans la guerre. Avec cette scène inouïe, essentielle: la sœur du frère aîné (déserteur) violée par le regard du cadet -parce que bosniaque, turque, musulmane, autre. Juste ce qui accroche le regard désespéré, quand le désespoir ne laisse plus que la haine pour ne pas mourir.
Avec
le Diable en partage, ce n'est pas seulement un grand texte qui naît sous nos yeux -c'est ça qui fait la force, unique, du plateau de théâtre: l'évidence partagée (et contestée aussi) d'un écrivain véritable qui habite un
lieu commun. Il y a aussi Emmanuel Demarcy-Mota, le regard qui met en scène: fidèle compagnon de route, vigilant révélateur de l'œuvre à venir. Dans les deux spectacles, on sent qu'il y est (
le Diable en partage est précédé de
l'Inattendu, un monologue fragilement habité par Marie-Armelle Deguy, qui semble dire les mots d'après la guerre, quand l'absence taraude, quand celui qui est parti peuple l'espace, et le temps). Scène après scène, fait rarissime, on sent bien que le metteur en scène sait pourquoi il fait avec ces mots-là. La complexité de l'enchaînement dramaturgique est habilement traduite par un espace toujours au plus juste, capable de toutes les métamorphoses. On voit bien que les mots lui parlent. Et les acteurs semblent les inventer à chaque seconde, avec la hargne, et la conviction de ceux qui savent «de» quoi ils parlent. On aimerait que toutes les saisons théâtrales commencent avec cette force. Et qu'un tel spectacle vienne habiter les rêves de tous ceux qui décident, aux nations (dites) Unies pour la paix et pour la guerre dans le monde. On aimerait.
Date de publication : 25/09/2002
Mots-clés : guerre
Inséré le : 25/09/2002 00:00
Thèmes : théâtre,