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Treize lunes et des poussières
Chapeau : L'année des Treize lunes, initiée par Lieux Publics* dans les Bouches-du-Rhône, est un dispositif spectaculaire complexe et ambitieux. C'est, en quelque sorte, une saison (treize dates dans treize villes) qui vise à dire qu'il ne devrait plus y avoir de saison.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Frédéric KAHN rédacteur
Texte : En dehors des festivals d'été spécialement dédiés à cette discipline et de quelques rares salles qui s'aventurent «hors les murs», les arts de la rue sont finalement très peu présents aux cœurs des villes. Les Bouches-du-Rhône ne font pas exception à cette règle. Et la rareté des créneaux de diffusion ne favorise certainement pas l'audace créatrice.
Beaucoup de spectacles, quand ils ne sont pas de simples alibis festifs, sont tout aussi conventionnels et normatifs, dans leur forme comme dans leur fond, que les propositions en salle. Au lieu de chercher à générer d'autres modes d'appréhension de l'environnement urbain et d'autres conditions de réception de l'œuvre vivante, on ne fait souvent que projeter les codes de la représentation «intérieure» vers un «extérieur» qui redeviendrait miraculeusement dépaysant. Avec à la clé une simple transposition des rapports scènes-salles (la grande majorité du public ne voit rien et n'a que très rarement une vision globale de la proposition) et un présupposé de démocratisation (la population tout entière est censée redevenir, par le simple contact des artistes, un public attentif) qui est loin d'être démontré.
Idées fixes pour permanence
A défaut de les neutraliser complètement, la saison des arts de la rue mise en place par Lieux Publics dans le département des Bouches-du-Rhône, bouscule quelques-uns des
a priori formels qui freinent la mise en situation de la création au cœur de la ville. Pierre Sauvageot, et c'est son rôle en tant que directeur de l'unique centre national de création des arts de la rue de France, défend une approche prospective et transversale de cette question : «
Je suis arrivé à la direction de Lieux Publics avec plusieurs désirs, plusieurs idées fixes : l'initiation de nouveaux rituels, l'invention de nouveaux dispositifs culturels comme autant d'actes poétiques, le plaisir de décaler les repères temporels, la vision des arts de la rue à l'échelle d'un territoire, la jonction entre création et diffusion». On retrouve en effet, à différents degrés, tous ces éléments dans L'année des treize lunes.
Dès le premier rendez-vous, samedi 21 septembre, à Puyloubier, la volonté d'inscrire l'événement dans une temporalité longue et à l'échelle de la ville tout entière était notable. A 7h30 du matin, la compagnie Ilotopie était à pied d'œuvre dans ce charmant petit village situé au pied de la Sainte Victoire, à une quinzaine de kilomètres d'Aix-en-Provence. Les Habitants du Lundi avaient pour mission de préparer «par l'agitation» une commune habituellement très, très, tranquille. Tout au long de la journée, avec son sens inné de la métaphore subversive, Bruno Schnebelin a disséminé, dans les rues et les places, ses hommes hors-sol, «qui refusent de toucher terre et qui ne visent que le ciel». Ce fil narratif (la quête de la lune) faisait partie d'une stratégie de conquête par l'imaginaire de la ville. Si l'on y ajoute le principe du work in progress de plusieurs propositions (qui se poursuivront lors des prochaines pleines lunes), on obtient alors une épaisseur et une cohérence qui fait habituellement défaut aux programmations de rue.
Ainsi, Les Habitants du lundi deviendra un rendez-vous récurrent pendant toute la saison. De même, le Concert de public, imaginé par Pierre Sauvageot, va lui aussi progresser au fil des étapes. Et, à partir de la prochaine lune (le 21 octobre à Aubagne), Komplex Kapharnaüm entamera une nouvelle série de SquarE, télévision locale de rue, un feuilleton qui passera dans trois villes différentes (Aubagne, Aix-en-Provence et Marseille).
Jouer à créer ?
Mais, cette permanence artistique se joue dans une temporalité et des espaces spécifiques à la création. Or, comme son nom l'indique, cette «saison» a aussi pour mission de donner à voir des spectacles à un public, qui, rappelons-le, a très peu l'opportunité de se confronter aux arts de la rue dans toute leur diversité. La diffusion implique-t-elle obligatoirement des modes de présentations beaucoup plus standardisée? La question reste posée. En tout cas, Karwan (Pôle de développement et de diffusion des arts de la rue et des arts du cirque), qui, dans le dispositif 13 lunes, est en charge de ce volet diffusion, procède sans grande originalité, mais avec pédagogie, en puisant dans les valeurs sûres du répertoire. La formation du regard est un préalable nécessaire pour cheminer ensuite vers des propositions plus expérimentales. Voir pour la première fois Trans Express provoque certainement un choc esthétique. Le Mobile homme (créé pour l'inauguration des jeux Olympique d'Albertville, en 1992) est sans doute la proposition de la compagnie la plus juste et la plus efficace, même si, depuis, Trans express a eu du mal à renouveler cette approche vertigineuse de l'exécution musicale. Au fil des prochaines lunes, le public pourra découvrir d'autres morceaux de bravoure de la rue (
Taxi de Générik Vapeur,
Les Balcons bavards du Samu, etc.).
Il y a de toute façon une dimension ludique et festive dans les arts de la rue qu'il serait aberrant de rejeter. L'immédiateté de la relation au spectacle, la dimension souvent gigantesque de ce dernier, le vocabulaire et les références à la culture populaire créent des connivences publiques que les artistes auraient tort de ne pas exploiter pour instiller doute et trouble dans la perception du monde.
Ainsi, Pierre Sauvageot, avec son Concert de public, joue admirablement avec ce sentiment d'empathie participative. Le concept est simple : sachant que l'on peut faire musique de tout, pourquoi ne pas utiliser le public lui-même comme instrument.
C'est bien, c'est mal ?
Quatre chefs d'orchestres se retrouvent ainsi à guider plus d'un millier d'exécutants. Les interprètes sont donc plus amateurs les uns que les autres et certains sont même radicalement peu doués. Quant aux instruments, ils sont tout aussi hétéroclites (sifflets, sachets plastiques, ballons, bouteilles plastiques, papier...). Le résultat est souvent bordélique, mais cette part d'imprévu et d'impondérable est, comme l'explique Pierre Sauvageot, la garantie de produire «
une musique extraordinairement vivante». Et puis, comme dans toute véritable forme artistique, si le hasard joue un rôle important, il ne dicte pas pour autant sa loi. Le savoir faire des «professionnels» permet de donner une cohérence et une multiplicité de sens à la performance. Les sons produits par les musiciens-auditeurs sont remalaxés, transformés et organisés en temps réel par un travail électroacoustique avant d'être rediffusés dans des enceintes. On touche alors à une limite fascinante : nous sommes encore de plain-pied dans le champ musical, mais en même temps on transgresse certaines de ses règles, ce qui nous entraîne presque en dehors de la musique. C'est bien sûr le «presque» qui est ici essentiel.
Idem pour la critique qui est, à proprement parler, désamorcée, car, comme le dit le bon sens populaire : on ne peut pas être à la fois juge et partie. Bien sûr, le jugement, lui, n'est pas rendu impossible (il n'est pas question de décérébrer les gens), il est simplement déplacé. Il s'agit moins de provoquer artificiellement l'adhésion que de créer une véritable communauté. Et Pierre Sauvageot de rappeler l'étymologie du mot concert: «agir dans un but commun».
Nous voici donc obligé de nous placer dans un double mouvement d'écoute de soi et des autres. Sans jamais pouvoir prétendre à une «vision» d'ensemble de la proposition. Cette approche parcellaire, si elle peut être apparemment frustrante, correspond finalement à tout mode de réception aussi performant soit-il. Nos sens font toujours des choix dans ce qu'ils perçoivent. Dans ce Concert de public, la subjectivité n'est plus un problème à résoudre, elle fait partie du processus.
Mais, quel est notre statut exactement? Le public est bien plus un instrument qu'un véritable acteur. L'artiste reste le maître d'œuvre, ce manipulateur qui, à partir de métaphores sonores, fabrique un objet artistique autonome. Nous sommes à l'intérieur de l'œuvre tout en sachant pertinemment que, finalement, nous restons un élément extérieur, tout au moins contingent, car l'œuvre se serait déroulée aussi bien (et peut-être mieux) sans nous. Nous sommes pris dans le vertige d'une œuvre toujours indéterminée.
Chaque lune sera l'occasion de poursuivre cette répétition-en progrès, d'être impliqué dans un événement qui se cherche en se faisant.
Date de publication : 25/09/2002
Inséré le : 25/09/2002 00:00
Thèmes : arts de la rue,