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Aillagon sur la corde raide

Budget de la Culture

Chapeau : En déplacement à Toulouse avec son cabinet, le ministre de la Culture n'a pas convaincu. Et ce n'est pas fini: son projet de budget 2003 pourrait tout simplement être rejeté par l'Assemblée nationale !

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Jean-Jacques AILLAGON personnage politique

Texte : Jean-Jacques Aillagon a du fil à retordre. En élève appliqué du gouvernement Raffarin, le ministre de la Culture a été le premier à suivre l'appel du Premier Ministre: «les ministres une fois par mois en province». Avec trente-cinq membres de son cabinet, Jean-Jacques Aillagon a fait escale, quatre jours durant, à Toulouse. Habitué à pimenter ses interventions d'anecdotes autobiographiques, le ministre de la Culture n'a pas manqué de rappeler qu'il avait vécu à Toulouse de 16 à 27 ans: «J'y ai connu mes premiers émois amoureux, mes premières passions, je me suis ouvert au monde». Il n'est pas certain cependant, que ce tendre souvenir de la ville rose ait suffi à convaincre de l'utilité de cette «délocalisation» menée au pas de charge: «une opération qui va coûter cher en cette période de disette budgétaire», remarquait dès son arrivée la presse locale.
Au départ de la délégation ministérielle, Andrée Brassens ironisait dans La Dépêche du Midi (30 septembre): «quatre-vingt dix personnes au moins connaissent aujourd'hui ans la région Laurent Brunner, conseiller technique aux spectacles vivants au ministère de la Culture. On a failli le plaindre hier matin. Plus de 1.500 km en trois jours, dix structures culturelles visitées et 90 poignées de main à la volée. Le voyage du ministre de la Culture a mis les collaborateurs de Jean-Jacques Aillagon sur les genoux».
De son côté, Michel Guerrin note dans Le Monde (3 octobre) que si Jean-Jacques Aillagon a visité les expositions du Printemps de Septembre (dirigé par l'épouse du P-D.G. de Cartier), il a soigneusement évité le festival «ça bouge encore», organisé à l'initiative des musiciens de Zebda, qui réunissait ce même week-end 20.000 spectateurs. Déployée devant l'hôtel de ville de Toulouse lors de l'inauguration du Printemps de Septembre, une banderole résumait ce hiatus: «Un ministre chez les Cartier, pas dans les quartiers».
Décrit comme «un exercice d'observation», ce déplacement à Toulouse aura suscité peu d'annonces. On aura juste appris le feu vert du ministre pour le prêt d'un buste de Voltaire au musée toulousain des Augustins, et la promesse que le département du Gers sera associé «à l'entrée au Panthéon d'Alexandre Dumas». Pas de quoi révolutionner la région Midi-Pyrénées, qui devrait être l'une des deux premières à «expérimenter» de nouvelles procédures de décentralisation, sur lesquelles le ministre de la Culture est resté évasif. On aura l'occasion d'en reparler sous peu.
Dans l'immédiat, à Toulouse comme ailleurs, Jean-Jacques Aillagon semble avoir quelque difficulté à convaincre ses interlocuteurs que le budget 2003 de la Culture, amputé de 5,2 % de ses moyens, est un «bon budget» grâce au tour de passe-passe auquel ont collaboré la rue de Valois et Bercy, qui consiste à transférer des crédits d'investissements non consommés en crédits d'intervention. L'effort est louable, mais il dissimule mal le renoncement de Jacques Chirac, qui avait promis en avril dernier de «sanctuariser» le budget de la Culture. Dans Les Inrockuptibles (2 octobre), l'économiste Françoise Benhamou note fort justement: «Ce mépris à l'égard de la culture est inquiétant. On rejette la dépense culturelle du côté du superflu ou du luxe. C'est typique des gouvernements de droite. Si l'on observe l'histoire du budget du ministère de la Culture, en francs constants et à périmètre inchangé, on s'aperçoit que, depuis 1986, les gouvernements de droite ont toujours eu tendance à considérer la culture comme un supplément d'âme».
Jean-Jacques Aillagon a beau s'afficher à tour de bras (à Toulouse, au Printemps de Septembre mais aussi dans le quartier des antiquaires; cette semaine à Paris, au spectacle de Claude Régy aux Bouffes du Nord, mais aussi au festival de musique baroque d'Ambronay), l'opération de charme a du mal à prendre. Et surtout, Jean-Jacques Aillagon n'est pas au bout de ses peines. Alors que le dossier des intermittents du spectacle est loin d'être réglé, il pourrait rencontrer quelques difficultés lors de l'examen du projet de budget 2003 à l'Assemblée Nationale et au Sénat. Il convient ici de faire un petit retour en arrière.
L'an passé, lors de la «fabrication» du budget 2002 de la Culture, Catherine Tasca avait usé, pour présenter un chiffrage qui réalise la promesse de Lionel Jospin d'un budget de la Culture porté à 1% du budget de l'Etat, d'un subterfuge similaire (quoique de moindre ampleur) que celui qu'utilise aujourd'hui Jean-Jacques Aillagon: transformer des crédits d'investissement du titre VI (essentiellement réservés au «patrimoine monumental») en crédits d'intervention sur les titres III et IV. Au Sénat, le rapporteur du budget de la Culture, Yann Gaillard, sénateur RPR de l'Aube, s'était ému que ce que, «derrière le masque de la rationalité et de la mobilisation de tous les moyens disponibles, on avait procédé à des redéploiements occultes au détriment des dépenses d'investissement, réservant ainsi l' «argent frais» aux titres III et IV, au mépris des principes fondateurs de notre constitution financière». Jugeant ces procédés «comme autant de libertés inavouées avec l'autorisation parlementaire», le sénateur Gaillard avait alors demandé au Sénat de rejeter les crédits de la Culture. Encore les sommes en question ne représentaient-elles «que» 380 millions de francs de crédits (près de 58 millions d'euros). Le «détournement de fonds» imaginé par Jean-Jacques Aillagon et son directeur de cabinet, Guillaume Cerutti, est autrement plus conséquent puisqu'il dépasse les 215 millions d'euros!
On imagine sans peine que le sénateur Gaillard, s'il ne succombe pas d'ici là à un infarctus, devrait en toute logique appeler à nouveau le Sénat à rejeter le projet de budget 2003 de la Culture. Et il y a de fortes chances pour qu'il soit suivi au Sénat mais aussi à l'Assemblée nationale, où une majorités d'élus de droite, outre qu'ils devraient modérément apprécier qu'un prétendu habillage technique les prive d'un exercice de démocratie parlementaire sur la répartition des moyens de la Culture, sont plus sensibles à la sauvegarde du «patrimoine monumental» qu'à la création vivante.
L'hypothèse d'un rejet pur et simple du projet de budget 2003 de la Culture est donc loin d'être farfelue. A la place de Jean-Jacques Aillagon, nous n'en mènerions pas large. Est-ce parce qu'il se sait sur la corde raide que le ministre de la Culture a décidé de prolonger les aides accordées dans le cadre de l'Année du cirque? En tout cas, le funambulisme budgétaire auquel il s'est livré risque de se retourner contre lui. Car si le budget 2003 de la Culture est rejeté par les parlementaires, en lieu et place des augmentations en trompe l'œil promises ici ou là, ce sont des amputations massives dans les budgets des établissements nationaux et des pôles de création contemporaine qui pourraient bien se profiler à l'horizon.

Jean-Marc Adolphe,
2 octobre 2002


Pour mémoire: analyse du projet de budget 2003
chronique mouvement.net du 25/09/2002)

Prompt à annoncer des moyens considérables affectés à l'Intérieur, à la Défense et à la Justice, tout aussi prompt à dégager 2,8 milliard d'euros d'allègements pour les entreprises, on attendait Jean-Pierre Raffarin, apôtre du «bon sens près de chez vous», au pied du budget 2003. Le verdict, attendu, est tombé ce mercredi 25 septembre. En baisse de 5,2 %, le budget de la Culture repasse sous la barre symbolique des 1%. En pourcentage, le ministère de la Culture et de la Communication est celui qui est le plus touché (avec celui du travail, de la santé et de la solidarité, et celui de l'écologie et du développement durable, notamment). Notons au passage que la promesse chiraquienne d'une «sanctuarisation» du budget de la culture n'aura vécu qu'un été, ce qui semble normal pour une promesse chiraquienne!
Pour autant, Jean-Jacques Aillagon, lors d'une conférence de presse organisée quelques heures seulement après la communication du projet de budget 2003 –comme s'il fallait allumer sans tarder le contre-feu-, s'est permis de présenter «un budget généreux, sincère et véritable» qui se traduit par «une augmentation exceptionnelle des moyens d'action pour la culture». Par quel tour de passe-passe ?
Le ministre de la Culture a convaincu Bercy d'engager effectivement quelque 215 millions d'euros qui figuraient jusqu'alors dans le budget de la rue de Valois, sans que ces crédits ne soient consommés. Cette somme est prélevée au sein du «titre VI», qui regroupe les investissements exécutés par l'Etat. En raison de la lourdeur de traitement de certains dossiers d'investissement, des montants considérables étaient ainsi reportés d'année en année, gonflant artificiellement le budget du ministère de la Culture.
En mobilisant cette «monnaie dormante», «la capacité réelle d'intervention du ministère de la Culture progresse de 4%», a plaidé Jean-Jacques Aillagon, qui semble donc tirer son épingle du jeu politique. L'exercice, toutefois, est risqué, car de telles réserves budgétaires n'existeront plus en 2004: le ministre de la Culture et son directeur de cabinet, Guillaume Cerutti, inspecteur des finances, sauront-ils alors convaincre les ministres du Budget et de l'Economie que les moyens d'action du ministère de la Culture devront être préservés, ce qui se traduirait alors par une nécessaire et significative augmentation budgétaire. Nous verrons bien...
Dans l'immédiat, cette augmentation des «moyens utilisables» se traduit différemment selon les secteurs. Si près de 10 millions d'euros supplémentaires seront affectés à l'entretien des monuments et bâtiments dépendant du ministère, les crédits d'intervention en matière d'arts plastiques n'augmentent que de 1,66 millions d'euros (alors même qu'1 millions d'euros seront consacré au vingtième anniversaire des Fonds régionaux d'art contemporain), les «commandes et acquisitions» stagnant à un niveau inférieur à celui de 2001 !
L'une des plus fortes augmentations (près de 21 millions d'euros) concerne la direction de l'architecture et du patrimoine (avec une hausse sensible des subventions de fonctionnement aux écoles d'architecture); alors que le «développement culturel» ne se voit attribuer que 7,36 millions d'euros de moyens nouveaux, dont l'essentiel (7 millions d'euros) sera directement affecté par la direction centrale du ministère à des "projets innovants" en cours d'année.
Avec 7,68 millions d'euros, l'action internationale reste le parent pauvre du ministère de la Culture; les archives s'en tirent beaucoup mieux, avec une augmentation de 31,14 %, qui portent leur budget à 29,30 millions d'euros.
Les musées semblent se tailler la part du lion avec une augmentation du budget global de 41,64 millions d'euros. Encore faut-il relativiser ce chiffre, puisqu'il représente quasi-intégralement la dotation supplémentaire affectée au Musée du Louvre qui aura désormais la maîtrise directe de ses personnels titulaires.
Le budget de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles, connaît lui aussi une embellie de 3,51%, soit 23,28 millions d'euros de mesures nouvelles, dont bon nombre de compagnies ne verront sans doute jamais la couleur! En effet, poursuivant la politique centralisatrice de ses prédecesseurs, Jean-Jacques Aillagon affecte l'essentiel de ces moyens aux Théâtres Nationaux, à la Cité de la Musique, à l'Etablissement Public de la Villette, au Centre national de la danse et aux conservatoires nationaux. Pour le reste, les moyens d'intervention du ministère devraient «aider les structures du spectacle vivant à s'adapter à l'évolution de leur environnement économique et social». En clair, et de l'aveu même du ministre, ces maigres augmentations serviront à peine à compenser le doublement des cotisations sociales imputé aux contrats des intermittents du spectacle. Sans parler de la raréfaction des «contrats emplois-jeunes», que les associations culturelles avaient pu largement utiliser pour développer leurs activités tout en créant de l'emploi.
Ce budget en trompe-l'œil, s'il affiche clairement une priorité au patrimoine et aux missions «régaliennes» du ministère de la Culture, cache cependant de nombreux non-dits. En réponse à plusieurs questions de Mouvement, Jean-Jacques Aillagon a affirmé que le budget 2003 ne comportait aucun «report à nouveau» de crédits gelés en 2002. De nombreuses informations attestent pourtant que les Directions régionales des affaires culturelles ont d'emblée reporté sur 2003 des subventions initialement prévues sur le budget 2002. D'autre part, contrairement à l'optimisme affiché par le ministre de la Culture, les marges de manœuvre restent toujours aussi étriquées. «En matière de festivals, il y a lieu de s'interroger sur le nombre de festivals qui ont une valeur nationale», a ainsi glissé Jean-Jacques Aillagon. En clair: si le ministère veut renforcer les moyens des «grands» festivals (Avignon, Aix-en-Provence...), cela se fera nécessairement au détriment d'initiatives plus discrètes. Une optique conforme à la vision Raffarin: les plus fortunés auront plus, les moins bien lotis devront se serrer un peu plus la ceinture, quitte à disparaître du paysage.
Enfin, Jean-Jacques Aillagon a reconnu, à quelques jours de la première «délocalisation» de son ministère à Toulouse, que les chiffres «nationaux» annoncés par grand secteur d'activité n'avaient guère de valeur, dans la mesure où DRAC et Préfets sont libres d'interpréter à leur guise les recommandations du ministère. Dans la perspective d'une nouvelle étape de la décentralisation, Jean-Jacques Aillagon se dit prêt à «renforcer le contrôle de l'Etat» sur quelques dossiers, en contre-partie d'un plus grand champ de compétences offert aux collectivités locales. Maigre consolation!
Ministre de droite d'un gouvernement libéral-sécuritaire, Jean-Jacques Aillagon n'est pas le rempart «culturel» que certains espéraient. C'est même sans le moindre état d'âme que le ministre de la Culture a avalé la pilule d'un budget sévèrement amputé: «il faut s'inscrire dans une démarche de responsabilité et de respect des choix opérés par le gouvernement en matière de défense nationale et de sécurité».
Deux lapsus sont venus égayer sa conférence de presse. A une question sur la place du livre et de la lecture, il a d'abord répondu «on ne peut pas tout éviter» (au lieu de : on ne peut pas tout évoquer). Enfin, parlant du budget de la Communication (mais cela vaut aussi pour celui de la Culture), Jean-Jacques Aillagon a défendu «un budget qui permet aux entreprises du secteur d'avoir les moyens nécessaires pour attendre leurs objectifs» (au lieu de : atteindre leurs objectifs). En matière culturelle, les «entreprises du secteur», comme il dit, risquent en effet d'attendre longtemps avant d'avoir des objectifs à atteindre !

Jean-Marc Adolphe, 25/09/2002


Date de publication : 02/10/2002


Mots-clés : budget, décentralisation
Inséré le : 25/09/2002 00:00
Thèmes : politique générale, politiques culturelles,