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Transparence tournante

Chapeau : Notre «agitateur clandestin», Totzil Trema, s'en prend cette semaine à la marchandise de la culture, Fnac en tête, et rend hommage à un écrivain disparu, Pierre Rottenberg.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Apparence :

Tzotzil TREMA auteur

Texte : Je commence à en avoir soupé, de la culture. C'est Jacques Toubon, je crois, lorsqu'il était ministre de la Culture (qui s'en souvient?...), qui fit le fier lors d'un sommet du GATT en cocoriquant à qui voulait l'entendre: «non, messieurs, la culture n'est pas une marchandise comme une autre». Il eut dit, le bougre: «messieurs, la culture n'est pas du tout une marchandise», je l'aurais sans doute trouvé sympathique, mais que voulez-vous...
Nuance: la culture n'est pas une marchandise comme une autre. Est-ce si sûr? La marchandise, en tout cas, est une culture qui exclut les autres. L'autre jour, comme je me fie parfois à ce qui s'écrit dans les pages de Mouvement, j'entrepris d'aller voir héâtre-élévision de Boris Charmatz, un jeune chorégraphe très bien, sans doute, dont je n'avais encore rien vu. Ce «pseudo-spectacle» (c'est dit comme ça) est présenté, pour un spectateur à la fois (ça me séduisait plutôt, vu ma nature agoraphobe) au Centre Pompidou, dans le cadre du Festival d'Automne. Pour réserver ma place, j'ai benoîtement été, comme on me disait de faire, sur le site internet du Festival d'Automne. Là, surprise, sans crier gare, au moment d'effectuer ma réservation, je me retrouve d'office sur le site internet... de la Fnac! Un peu marri, mais tout de même assez docile, j'effectue ma réservation, choisis heure et date, paie en ligne à l'aide de ma carte bleue. En tout: quinze minutes, montre en main. Vivent les nouvelles technologies! Quelques minutes plus tard, je reçois un mail de confirmation de ma réservation avec un numéro de dossier confidentiel à douze chiffres et lettres, à ne perdre sous aucun prétexte... Et, bien qu'ayant laissé numéro de carte bancaire, adresse, numéro de téléphone, adresse mail et tout le bastringue, je me vois obligé de passer à la Fnac retirer le précieux billet. Pour moi, c'est d'une insupportable violence au corps: cela fait dix ans, au bas mot, que je me suis promis de ne plus mettre les pieds dans une Fnac. Je vous l'ai dit, je suis plutôt agoraphobe. Mais bon, de bonne composition, je me résous à faire une entorse à ma règle de vie, et décide de passer à la Fnac des Halles une heure avant la séance de héâtre-élévision pour laquelle je suis inscrit. Premier désagrément: je dois prendre place dans une file d'attente pour accéder à une hôtesse de la «billetterie». Second désagrément, quinze minutes plus tard. Après avoir fièrement exhibé mon numéro de dossier confidentiel que, par je ne sais quel miracle, je n'avais point perdu, l'hôtesse me répond qu'elle n'a nullement besoin de ce numéro, mais qu'elle exige de voir carte bancaire et pièce d'identité. Las! Je n'ai sur moi ni l'une ni l'autre. Je tente de parlementer, explique que cette obligation ne m'a pas été précisée, que je n'ai pas le temps de reprendre le métro, repasser chez moi, reprendre le métro, refaire la queue, etc., pour retirer un billet que j'ai déjà payé, pour une séance qui commence dans une demi-heure, etc., rien n'y fit! héâtre-élévision restera donc pour moi un total mystère, car je n'ai aucune intention de repasser par la case Fnac pour voir ce «pseudo-spectacle». Entre-temps, mon compte bancaire a été débité du coût d'un billet que je n'ai pu retirer, et je ne comprends toujours pas l'intérêt qu'ont Boris Charmatz et le Festival d'Automne à subventionner le multi-milliardaire François Pinault, dont le groupe est propriétaire de la Fnac, et qui à chaque billet vendu prélève une commission (pour faire quoi?) et enrichit son fichier d'adresses. En toute logique, dans moins d'un mois, je devrais recevoir le catalogue de La Redoute et une offre mirifique d'abonnement au Point, qui sont eux aussi la propriété du même François Pinault.
Mon ire commençait à retomber lorsque, ce mercredi matin, je m'en fus acheter Les Inrockuptibles, un hebdomadaire culturel, n'est-ce pas, que je continue machinalement à acheter dans l'espoir d'y retrouver peut-être, un jour, la petite chronique d'Arnaud Viviant que j'aimais temps. Non seulement Arnaud Viviant n'y est toujours pas, mais sous le cellophane qui recouvre désormais rituellement chaque numéro des Inrockuptibles, j'ai eu droit à un supplément TV dont je me fiche éperdument, à un CD-promotion que je n'écouterai pas, à un catalogue de mode masculine qui doit proposer des fringues à trop cher, et le programme de saison d'un théâtre parisien où je n'irai sans doute pas, s'il faut encore réserver ses places par la Fnac! Bref tout ça ressemble beaucoup à mes souvenirs de la caravane publicitaire du Tour de France. Cela m'amusait beaucoup, c'est vrai. Mais à l'époque, j'étais enfant. Au fait, ça existe toujours, Pif gadget? A l'époque, c'était révolutionnaire. Mais maintenant que les gadgets sont partout...
C'est vrai, on vit dans un monde qui perd ses repères. C'est à n'y plus rien comprendre du tout: ce matin encore, la SNCF m'envoie un mail pour m'avertir qu'elle fait gagner chaque jour quatre billets... d'avion! Et dans les pages emploi du Monde, c'est Dassault Systèmes qui fait de la publicité à Mouvement. Si, si, je vous jure, c'est écrit en toutes lettres: pour recruter un «juriste en contrats internationaux», Dassault Systèmes lance cet élégant slogan: «L'intelligence naît du mouvement». Non mais!

J'aurais beaucoup de choses à vous dire, cette semaine, mais le temps manque, j'ai rendez-vous chez mon dentiste.
En deux mots: j'étais vraiment heureux d'être à Rome, le 14 septembre dernier, à la grande fête de protestation qu'avait lancée mon ami Nanni Moretti. Que voulez-vous? Je suis éperdument amoureux de l'Italie, et de savoir Berlusconi à la tête de ce pays, c'est comme si on avait mis un gros furoncle purulent sur le visage de mon amour.

Parmi les nouvelles qui vous sont certainement passées au-dessus de la tête, il y a de quoi se réjouir et de quoi se désoler. A vous de choisir:
-Sotheby's met en vente, pour la bagatelle de 56,5 millions de dollars, un îlot paradisiaque des Bahamas, équipé de terrains de golf, de générateurs d'air conditionné, d'ordinateurs... et sans doute de prostituées de luxe. On pourrait peut-être y faire un squat artistique?
-A la Mostra de Venise, Adam Zuabi, jeune cinéphile palestinien, a annoncé la tenue du premier Festival du film de Ramallah, en avril 2003. Des cinéastes tels qu'Ettore Scola, Mario Monicelli, Danis Tanovic ou encore Elia Suleimann soutiennent cette initiative. Mais en avril prochain, restera-t-il encore quelque chose de Ramallah, en Palestine?
-Les autorités chinoises ont décidé de bloquer le moteur de recherche Google. A l'approche du congrès du Parti Communiste chinois, en novembre prochain, on n'est jamais assez prudent!
-A lire: un magnifique ouvrage de l'écrivain turc Orhan Pamuk, Mon nom est rouge (Gallimard, 568 pages haletantes), si vous voulez savoir qui de Cigogne, Papillon ou Olive, a tué Monsieur Délicat, l'un des grands miniaturistes de l'Atelier du Sultan, et surtout, pour entrer de plain pied, par le biais de l'art, dans une subtile réflexion sur la confrontation entre l'Orient et l'Occident dans l'Empire Ottoman à la fin du XVIe siècle.
-Aux Etats-Unis, un nouveau jeu de télé-réalité, American Candidate, prévoit la sélection d'un candidat à la Maison Blanche. Ce n'est pas nouveau, les Italiens l'ont déjà fait, pour de vrai.
-Les frappes américaines à venir contre l'Irak devraient avoir, comme «dommage collatéral», le report de l'inauguration de la Bibliothèque d'Alexandrie, un grand projet culturel international qui devrait voir le jour le 16 octobre prochain.
-En Russie, l'écrivain Victor Erofeïev, l'un des auteurs-phares de la perestroïka, a adressé une lettre ouverte au président Vladimir Poutine pour protester contre les atteintes à la liberté de parole après les poursuites intentées en justice contre deux écrivains. Victor Erofeïev attire l'attention de M. Poutine sur les activités du mouvement de jeunesse «Ceux qui vont ensemble», à l'origine de deux enquêtes judiciaires contre les écrivains Vladimir Sorokine et Baïan Chirianov, des auteurs à succès de la génération post-soviétique, qu'il accuse tous deux de «pornographie». Ce mouvement «se réclame d'une idéologie proche de la vôtre et (ses membres) portent des maillots à votre effigie», mais sa «violence contre les créateurs rappelle l'Allemagne des années 30», écrit Victor Erofeïev. Pendant ce temps, une chanson revient de plus en plus souvent sur les ondes des radios moscovites. Un trio de jeunes filles russes, apparenté à ce même mouvement. «Ceux qui vont ensemble», chantent notamment: «Mon mec a encore plongé dans des trucs pourris,
Il s'est bagarré, a avalé des saloperies,
J'en ai eu marre, je l'ai chassé,
J'en veux un comme Poutine pour le remplacer.
Un comme Poutine, plein de force qu'il soit,
Un comme Poutine, qui jamais ne boit,
Un comme Poutine, qui ne m'insulte pas,
Un comme Poutine, qui ne me quittera pas
».
Un CD bientôt disponible dans les rayons de la Fnac?

Pour finir tout à fait, cette semaine, une nouvelle qui m'attriste vraiment. J'ai perdu un ami, un grand écrivain, à qui seul Patrick Kechechian a rendu un hommage discret dans la nécrologie du Monde (27 septembre). Membre du comité de rédaction de Tel Quel à partir de 1967, Pierre Rottenberg avait publié en 1966 un ouvrage décisif, Le Livre partagé. En guise d'hommage à celui pour qui «les mots sont des acteurs», ces quelques lignes tirées d'un autre livre, Le Manuscrit de 1967 (édition F.P.Lobies, 1984):
«Nous nous détachons sur un fond répercuté à travers les âges; déjà ce sont telles inscriptions multiples, travail -tel jour- capacité neuve, renouvellement, production d'une telle abstraction, possibilité ferme. Poutrelles, des huiles, du goudron, de sorte que croisant la réalité historique de l'histoire, chacun des éléments et tous en leur ensemble viennent décroiser plus et / ou autre chose... possibilité donc du vivant quant à traverser les possibles de l'histoire, possibilité suspendue, sur ce fond qui l'entraîne, la défait, refait -ce fond qui, dans l'un comme dans l'autre cas, transforme radicalement la possibilité du fond même, ce grondement incessant et direct depuis le sommeil même, dévidement du sommeil dans et de l'intérieur du sommeil, alors que le jour en fait une transparence tournante».
Comme le signale pudiquement Patrick Kéchichian, Pierre Rottenberg, «de santé psychologique fragile, avait fait une tentative de suicide et avait été plusieurs fois interné». Que voulez-vous? Ainsi que l'écrivait Georges Bataille, «la lucidité est la conséquence d'un excès de désir», et au prix de cette dépense, la lucidité, c'est parfois dur à vivre.

Date de publication : 25/09/2002


Inséré le : 25/09/2002 00:00