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Des fleurs pour Madame
La Signora
Chapeau : La «Madame» de la chorégraphe Caterina Sagna, figure d'une certaine féminité en proie au désir godiche d'être ce qu'on n'est pas, utilise les instruments de la riche bourgeoisie pour combler son inconsistance.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : critique (Mots-clés : )
Genre Ressource : brève / notice
Apparence :
Caterina SAGNA chorégraphe
Texte : Madame se présente sous la forme d'une Trinité maladroite: ses deux domestiques font preuve d'obéissance et lui prêtent secours, à la lettre ils la «montent», et leur vie s'organise autour de l'existence de Madame tout autant que celle de Madame s'organise autour de leur «résistance» (par conséquent tout souvenir de lycée de Genet est ici à proscrire); Madame se laisse écrire avec une majuscule, justement parce qu'elle n'a pas de nom; comme Dieu, elle a du mal à se déterminer toute seule; à la différence de Dieu, elle ne se fait pas prier.
C'est peut-être pour cette raison que le temps mesuré d'un spectacle de danse ne permet pas de la découvrir complètement; car elle est toute entière dans le partiel, le velléitaire, le manque. Ce que l'on voit sur scène n'est pas l'illustration d'un type humain, la femme riche ou la snob; bien que noyée de vapeurs mondaines et entourée de totems bcbg, Madame n'est pas moins absolue ni moins désespérée qu'Hérodiade, Mélisande ou la Dame de Shalott, qui sont elles aussi des dames «relatives». Et elle n'est pas moins inconsolablement inconsistante qu'elles.
Elle aussi incarne, avec une maladresse étudiée, une certaine féminité, à savoir ce désir godiche d'être ce qu'on n'est pas, pourvu qu'on soit quelque chose. Et elle le fait en utilisant les instruments faciles de la riche bourgeoisie, celle qu'on voit dans les magazines, pour que soit plus évident encore le fait que c'est le désir qui compte et non pas son objet. Trop faible, ou trop peu héroïque pour feindre d'être quelque chose d'inédit, une sainte, une magicienne ou une victime par exemple, elle ne trouve aucun avantage à se montrer si ce n'est comme «quelque chose de déjà vu»: plus pour être reconnue que pour se reconnaître.
Ainsi, partie opaque du tout qu'est la femme, elle existe grâce à des fragments de ce tout qu'est la mondanité: petits verres de vermouth, pilules, vêtements, refrains de bastringue et dance music déchaînée: toutes choses sanctifiées, célébrées par la velléité, à travers lesquelles Madame, sans être passée par la confession, participe à la communion. Le jeu est ce qui reproduit l'activité de la vie sans qu'y aient place l'instrument et la gravité: l'ombre, dirait Laban, de l'effort qu'est l'existence. Pour garantir son détachement d'un objectif pragmatique, le jeu doit d'office en créer un autre, conventionnel: durée de la partie, points, victoire.
Le jeu joué par Madame a les mêmes caractéristiques, et vise de la même manière à l'infini: les métamorphoses, les petits verres, les «petites sauteries», sont comme autant de points gagnés, dans la limite imposée d'une heure de spectacle; mais dans sa frénésie d'accumulation, elle les place simplement l'un à côté de l'autre suivant une sorte de parataxe, de discours sans hiérarchie, «décousu», dans le meilleur sens du terme. La scène clou, la clef de voûte, est toujours à venir, située dans un ailleurs qui ne se laisse pas saisir.
Comme si, consacrant son énergie à enrichir une improbable «collection» d'attitudes et de symptômes, Madame n'était en mesure de fournir que des «échantillons», étant elle-même un échantillonnage de parties de l'anatomie, coordonnées mais jamais «ordonnées». On l'observe, pendant qu'elle remercie à la fin, avec une sorte d'embarras dû à ce jeu qui aurait pu continuer mais qui, même s'il avait été porté à la pointe extrême de la résistance physique, n'aurait pas mieux effleuré la vie, ou une «thèse» sur la vie, que les asymptotes d'une parabole n'effleurent les axes verticaux et horizontaux dans un quadrant cartésien.
Madame n'a pas de contenu, et, malgré tous les escamotages opérés pour s'en approcher, elle n'a pas de forme. Plus exactement, elle est un contenu provisoire et destiné à disparaître, le moule d'une forme à venir que d'autres reconnaîtront, à moins qu'on ne le remplisse d'autres contenus: le tissu se drape sur elle comme une substance inerte autour de sa matrice et c'est seulement quand il s'insère en palimpseste dans une situation qu'on peut l'appeler un vêtement.
Date de publication : 01/10/2000
Mots-clés : féminité, accumulation, quotidien
Inséré le : 20/03/2001 00:00
Thèmes : danse,