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Histoire d'un qui s'en alla pour apprendre le tremblement
Epitaphe Compson
Théâtre de la fatigue et de la mémoire, Epitaphe Compson, librement adapté des romans de William Faulkner par David Moccelin saisit un temps du théâtre retrouvé.
« Il a eu des théâtres ». Il y a eu des spectateurs. Et puis les temps ont changé, sans qu'on se souvienne précisément quand et comment. Des salles se remplirent de nouveaux spectateurs pressés, apprêtés et apeurés. Ils venaient y chercher leur propre oubli, et ne s'attendaient surtout pas à ce que le théâtre les regarde, commençant à douter de leur propre existence. Beaucoup ne revinrent pas, laissant à la génération suivante le soin de comprendre et même d'y aller. Ceux-ci se plurent dans ces murs nouveaux pour eux, ils eurent vite l'assurance des acteurs, la scène voulu rivaliser et redoubla d'ardeur et d'ironie ; Elle se coupa bientôt du réel. Certains désertèrent, trop fiers, on laissait sa place, une génération passa. La suivante retrouva les déserteurs, s'enquit de la scène, et l'on donna avec application les plus justes affections, d'attentives descriptions de l'amour et du pouvoir sans donner de leçon. Mais le changement de génération ne servit personne, et bientôt les salles étaient programmées, préparées, écrites d'avance, attendant de la scène qu'elle rénove par magie les vies absentes. Le tout se figea, s'appauvrit, les salles se vidèrent lentement de ses anonymes. Bientôt on parla d'une crise, on savait, le théâtre en crise, il s'en sortirait, on savait, on avait connu ça. Et puis il n'y eut plus de génération du tout. On ne savait plus, qui dans la salle, qui sur la scène. Ça sentait le cauchemar, on s'accrocha à certains spectateurs, les plus tristes ou les plus évidents, toutes générations confondues, il n'y en avait plus.
Le théâtre de David Moccelin est traversé de ces histoires qui, malgré tout et on ne sait comment, passe de génération en génération. Il vaut pour cette génération introuvable et introuvée, qu'il traverse fatigué, sans larme ni attentisme. Comme dans les contes, ses personnages, pas plus que ses histoires, n'ont vraiment d'existence. Comme dans les contes, ce ne sont pas pour autant des fantômes ou des esprits ; comme dans les contes, ils sont bel et bien là, le temps de notre lecture ou de leurs paroles, et disparaissent ensuite. Comme dans les contes, on ne les comprend pas toujours, mais on les reconnaît. Leur temps, on ne le connaît pas, on ne l'a jamais vécu ; mais quelque chose dans notre imaginaire l'a fait sien depuis longtemps ; Il se bat au rythme d'une horloge à coucou, de celles qui font ralentir les secondes. Et leurs trésors sont cachés au fond de l'armoire des familles ; celle qui « était, est, sera » ; celle qui abrite l'alcool des grand'mères à l'ivresse sourde, la carabine et la pile de chemises blanches amidonnées ; Celle dont le miroir ne reflète qu'un vide noir.
Commence « Épitaphe Compson », librement inspiré des romans de l'américain William Faulkner, dans un silence de cathédrale et l'odeur de terre. Oui, on enterre ici, comme d'autres s'ensablent ou s'évanouissent. Et celui-là qui coure avec sa pelle, il enterrera toute sa famille si on ne le retient pas. Et Caddy, ô Caddy que fais-tu avec ces dentelles dans cette boue noire ? Celui-là, qui grave son œil rouge sur la fenêtre haute, qu'attend-il (sinon toutes les morts) ? On aurait tort pourtant de chercher Faulkner sur ces chemins ; il y a sans doute un festin auquel nous ne sommes pas conviés. David Moccelin a regardé devant le théâtre, et non derrière les romans (il fait du théâtre avec des romans plutôt que tenter le roman sur scène). Les mots résonnent de si loin qu'ils ne sont presque plus parole ; Ils sont rythmes, alarmes d'une action aux traits tirés, à l'instar des arrangements musicaux de Moccelin, qui sont bien peu musique, et tant marques froissées du présent retenu. Ce théâtre est fait d'images fugaces mais lentes, de progrès délicats interrompus, de touchés anciens et d'imagerie vieille ; On n'en retient aucun et tous à la fois, ils dérivent dans nos esprits à peine formés comme des flammèches échappées de l'ombre des morts. Chaque détail, mots, instruments, lumières (inventivité discrète des lumières de Bruno Marsol) se mêlent comme autant de voix, le temps s'accélère et ralentit, ombres d'eau verte et braises, fantasmes et causeries, érotisme fatigué et grande porte, causes et effets de l'origine. On se laisse retenir, on respire alors comme d'autres courent, et nos respirations, bientôt, anticipent et précipitent la scène. On pense, très vite, à Meyssat, au théâtre du Radeau ou à Xavier Marchand, à ces théâtres des mémoires d'avant, comme on dit « avant toute chose ». Jusqu'à ce qu'il s'en aille, la bouche close, celui qu'on nomme Quentin, apprendre le tremblement du temps, et nous avec.
Non, ce n'est pas aussi simple. Ce théâtre de la fatigue et de la mémoire — à moins que cela ne soit la même chose ? — est exigeant, et ne réussit pas toujours. Et il faut bien, ces jours-ci, des lieux comme Les Subsistances pour qu'il existe. Les images remarquables, le lyrisme enfin approprié, l'humour languissant et la maîtrise ténue de l'instant de théâtre assènent leurs coups certains. Et parfois de trop longs temps échappent, des lambeaux de temps nous perdent, on s'efface, on se sent loin. Peu importe, on aura croisé, un soir, quelque chose que l'on racontera, plus tard, et l'on dira que ça nous appartient.
Eric VAUTRIN,
Publié le 2002-10-02
Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)
Genre :
Thème(s) : théâtre,
Mot(s) Important(s) : temps,
Artiste(s) : Eric VAUTRIN (rédacteur), David MOCCELIN (metteur en scène), William FAULKNER (écrivain),
Passage(s) : Les Subsistances Lyon ,
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net
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