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De la fragmentation du monde


Sans titre



Sans Titre, création de Raffaella Giordano présentée au Théâtre de la Bastille, ne cède ni à l'utopie ni à un optimisme déplacé.


Raffaella Giordano, ancienne danseuse de Pina Bausch, suit, depuis 1984, un parcours on ne peut plus personnel qui l'amène petit à petit à exacerber le caractère prémonitoire de la création artistique. Le terme de danse-théâtre est inadéquat pour définir son travail tant cette artiste dépasse à la fois le théâtre et la danse. En tout cas, sa proposition ne se résout dans aucune de ces deux disciplines. La scénographie, la dramaturgie, la chorégraphie, la mise en scène sont autant de palettes de sensations que l'artiste convoque pour inscrire dans l'instant présent une vision que l'on sent prémonitoire des relations entre l'être humain et le monde. Sa nouvelle création n'est sans doute qu'une étape dans un long processus visant à rendre de plus en plus limpide les états fluctuants de la condition humaine. Certaines scènes semblaient n'être encore inscrites qu'en filigrane, des éléments de jeux ou de décors ne se fondant pas totalement dans l'ensemble du dispositif. D'ailleurs, sa proposition s'intitule Sans titre. Comme toutes les intuitions justes, elle ne pourrait être assignée à un signifiant forcément trop réducteur. Il ne s'agit pas d'une histoire, mais de toutes les histoires probables entre des individus qui s'essayent à vivre ensemble. On ne peut éviter de penser que Raffaella Giordano annonce une nouvelle rupture entre l'homme et son environnement. Elle substitue à notre vision égotiste du monde un principe de consentement et d'interdépendance. Nous ne sommes plus face à un système figé, mais portés par des flux de sensations. Les frontières entre monde intérieur et monde extérieur, entre soi et les autres deviennent poreuses. La pièce ouvre un champ d'imbrications sans fin entre les consciences et la matière, devenant ainsi, elle-même, une entité vivante et mutante.
Car, tout est mouvant dans Sans Titre, les figures bien sûr, mais aussi les choses. Et c'est dans ce déplacement que l'humanité ainsi représentée trouve sa juste (et souvent douloureuse) place. Raffaella Giordano recrée un lien, une alliance, mais elle ne croit pas en l'unité. Elle accepte la fragmentation du monde. Elle ne cède ni à l'utopie ni à un optimisme déplacé. Sa proposition est aussi cruelle que lucide quant à notre nature humaine. Simplement, sans titre est une œuvre spirituelle, au sens où l'entendait Tarkovski : “A travers l'art, l'homme exprime son espoir. Tout ce qui n'exprime pas cet espoir, ce qui n'a pas de fondement spirituel, n'a aucun rapport avec l'art”.


(Sans Titre sera présenté à Paris au Théâtre de la Bastille les 28 février, 1, 2 et 3 mars 2003).






Frédéric KAHN,
Publié le 2002-10-03

Source Texte : Mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : critique
Thème(s) : danse,
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Raffaella GIORDANO (chorégraphe), Frédéric KAHN (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Mouvement - http://www.mouvement.net

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