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Les états de chocs du théâtre de Sarah Kane

Deux metteurs en scène croisent leurs regards

Chapeau : Renaud Cojo et Hubert Colas, mettent en scène, l'un et l'autre, deux pièces de Sarah Kane, et dialoguent ici sur les interprétations possibles et les enjeux dramaturgiques de cette écriture au scalpel.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Apparence :

Rubrique : 12

Hubert COLAS Metteur en scène
Renaud Cojo Metteur en scène
Bruno TACKELS rédacteur
Sarah KANE auteur

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Texte : La découverte de Sarah Kane est très récente en France - bien plus tardive que dans d'autres pays européens. Et sa réception se traduit le plus souvent par quelques stéréotypes sans intérêt, du type: Sarah Kane, théâtre de la violence physique, de la cruauté, d'une nouvelle catharsis, etc. La notion de violence ne semble pourtant pas au centre de cette oeuvre - sans doute parce qu'elle est tout simplement intraitable, du moins directement. En revanche, le nerf qui court dans toutes les pièces est celui du désir. Derrière la violence faite aux corps, on trouve des mots qui disent le désir. Les pièces de Sarah Kane sont des machines qui interrogent le désir, les rapports qu'il fait et qu'il défait.
Renaud Cojo: Dans le cas de Sarah Kane, il y a eu une espèce de surenchère, on s'est mis à en parler comme on exhibe un monstre de foire, en s'appuyant sur une réputation, sur l'imagerie d'une vie brûlée, vite écourtée. Si Sarah Kane doit apparaître quelque part, c'est dans son écriture, et au centre, car elle s'est clairement placée au centre de son écriture -ce qui est plutôt rare dans les dramaturgies françaises. Dans l'Amour de Phèdre, derrière la poussière du mythe, elle parle d'elle, intimement. Il ne faudrait pas la chercher du côté de Phèdre mais plutôt derrière la figure dépressive d'Hippolyte. Ce qu'elle traque, au fond, c'est un amour absolu, absolument non réalisable. Elle réussit à faire parler ce désir dans l'écriture, à tel point que c'est la chair qui se met à parler.

Est-ce l'accomplissement de ce désir qui s'exprime, ou plutôt son empêchement?
R. C.: C'est l'expression d'un absolu. Le désir est une quête. C'est encore plus clair dans son tout dernier texte, encore inédit en France. C'est un texte très noir, très désespéré, mais là aussi elle invite à une quête. À la fin de la pièce, elle dit: «ouvrez le rideau». Dans toutes ses pièces, on trouve cette recherche de soi, par l'appel d'un amour pur.

Si c'est une quête du pur désir, pourquoi ces relations empêchées, ces rapports abîmés, usés entre les êtres?
R. C.: La recherche du désir butte sur le monde dans lequel elle vit, avec toutes les violences de cette société anglaise post-thatcherienne qui pervertit tout désir de pureté. Cette perversion est d'ailleurs renforcée par ce que sont les hommes en eux-mêmes. Dans l'univers de Sarah Kane, l'homme n'est pas constitutivement bon. Il doit se débrouiller avec ses monstres et ses mythes. Le désir est toujours accompagné par la bête. Cette pureté du désir doit composer avec l'ordre politique, ici la famille royale en décomposition.

Dans Phaedra's love, le monstre n'est pas seulement représenté par la famille royale. On a l'impression qu'elle traduit très fidèlement le schéma classique des Phèdres «historiques». Mais ici la place du monstre est prise par le peuple, le peuple devient ce monstre qui règle des comptes avec ses puissances.
R. C.: Oui, mais la place du monstre est aussi occupée par Thésée. Sarah Kane a une connaissance très précise de la tragédie classique, et en même temps, elle a baigné dans une culture populaire de tabloïds. C'est une autre manière de donner en pâture au peuple le fondement de notre monstruosité. C'est le peuple qui maquille la mort de Phèdre, c'est lui qui véhicule la rumeur du viol de Phèdre par son fils. Ce n'est pas rien, de faire du peuple la force qui gangrène l'intime et met un terme au désir. Le peuple rétablit l'ordre.

C'est d'ailleurs le dernier mot de la pièce. Hippolyte, juste avant de mourir, dit: «Si seulement il avait pu y avoir plus de moments de cet ordre.» Hubert Colas, comment réagissez-vous à cette lecture de Sarah Kane, fondée sur la quête et l'absolu du désir perverti?
Hubert Colas: Ma position est assez différente de celle de Renaud Cojo, puisque j'en suis encore à l'approche de cette langue, en préparant actuellement Purifiés. En ce qui concerne la problématique du désir, j'ai la sensation que cette question est ici déjà dépassée, comme une étape qui aurait déjà eu lieu. Dans les pièces de Sarah Kane, je lis surtout des êtres qui se battent(. . .)

Date de publication : 01/04/2001


Mots-clés : désir, monstre, violence, écriture
Inséré le : 21/03/2001 00:00
Thèmes : théâtre,