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France 5 n'aime pas Pasolini
Chapeau : Petite fable édifiante sur les rapports entre la télévision et le théâtre. L'affaire oppose un jeune metteur en scène, Arnaud Meunier, à Serge Moati, producteur de « Ripostes » et des « Premiers Pas » sur la Cinquième.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur
Texte : A peine nommé ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon avait rappelé les chaînes télévisées du service public à respecter leur cahier des charges en matière d'émissions culturelles. Comme il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, les directeurs des télévisions publiques continuent d'ignorer ou de contourner la loi.
Même sur une chaîne comme France 5, dite « de la connaissance et du savoir », il se passe en coulisse de bien curieux procédés. L'affaire dont il est question oppose un jeune metteur en scène, Arnaud Meunier, et le « vénérable » Serge Moati, producteur de « Ripostes » et des « Premiers Pas » sur la Cinquième.
Le concept de la série « Premiers Pas » est de suivre, de septembre à juin, dix personnes de la société civile qui font leurs premiers pas dans la profession : une jeune enseignante, une juge pour enfants, un nouveau député, une infirmière, etc. C'est dans ce cadre que la société de production de Serge Moati, Images et Compagnie, prend contact avec une jeune compagnie de théâtre, la Mauvaise Graine. L'idée n'est pas mauvaise : Arnaud Meunier, metteur en scène et directeur de cette compagnie, est au tout début d'une « carrière » qui semble prometteuse ; il travaille pour l'heure avec le Forum Culturel du Blanc-Mesnil et sera, pour sa prochaine création, en résidence à la Maison de la Culture d'Amiens.
Arnaud Meunier raconte la suite : «
Pour pouvoir réaliser cette « fiction du réel », le réalisateur a pris soin de nous préciser à quel point il était important de lui faire confiance ainsi qu'à son équipe de tournage afin qu'elle puisse pénétrer l'intimité de notre travail et surtout celle de nos répétitions. C'est ainsi que l'équipe de tournage a pu filmer une répétition, une séance de travail avec l'équipe technique et scénographique et une assemblée générale à la Fédération Nationale du Spectacle (FNSAC-CGT) qui concernait le sort des intermittents. (...) J''ai personnellement insisté pour que l'équipe de création accepte sans réserve et avec générosité la présence de cette équipe de télévision. Après de longues discussions au sein des comédiens, nous avions en effet accepté de faire ces films en espérant pouvoir, enfin, voir un jour, à la télévision française, une autre image du travail de création et de recherche des artistes. Une image qui serait différente de celle « zoologique » et spectaculaire transmise entre autres par les récents documentaires réalisés pour CANAL + sur le Cours Florent (sans même évoquer des émissions comme « Pop Stars » ou « Star Academy » qui sont de véritables insultes à notre art et à nos vies) ».
Bref, il y avait de l'espoir en jeu, d'autant que le « label » de France 5 et le nom de Serge Moati, producteur voici seulement quelques années pour la Cinquième des « Leçons de Théâtre », avaient de quoi inspirer confiance. Pourtant, trois semaines après le début du tournage, le réalisateur de ce « Premier Pas » informe Arnaud Meunier, par un simple message sur son portable, que sa compagnie et son projet «
ne correspondent finalement pas au profil ». Que s'est-il passé entre-temps ? Il semble qu'au vu d'un premier montage de trois minutes, Serge Moati ait soudain découvert que La Mauvaise Graine travaillait sur un texte de Pasolini. Par le réalisateur de l'émission, Vincent De Cointet, Arnaud Meunier apprend que Moati aurait jugés «
dépassés et soixante-huitards les propos tenus au début de la répétition sur la volonté de Pasolini d'écrire un Théâtre de parole pour susciter le débat démocratique ». Joint au téléphone par
Mouvement mardi 8 octobre, Vincent De Cointet se fâche : «
c'est une conversation privée, c'est du off », mais il confirme donc implicitement que ces propos ont bel et bien été tenus.
Pasolini, «
dépassé et soixante-huitard » ?
«
Et pourtant, c'est moi qui suis né en 1973 et vous qui avez fait Mai 68 », répond Arnaud Meunier dans une « lettre ouverte à Serge Moati » : «
Pas un mot d'excuse. Pas un égard envers notre troupe ou nos partenaires qui vous ont ouvert leurs portes. Nous voilà jetés comme un Kleenex usagé. Et vous vous comportez comme si vous étiez chez vous, avec une arrogance et une impolitesse que peu de gens se permettraient et qui semblent pourtant naturelles à votre société. Avez-vous si peu d'estime ou tant de cynisme pour faire de chacun d'entre nous un produit exploitable ? A mon indignation et à mes questions, votre journaliste n'a su que me répondre : ben oui, c'est comme ça à la télé aujourd'hui. Avez-vous prévenu les neufs autres qu'ils passent eux aussi un essai ? Les éliminerez-vous, à leur tour, si leurs pensées ou leurs actes ne correspondent pas à ce que vous prétendez montrer de la réalité sociale, économique et culturelle de notre pays ? Avez-vous déjà vérifié que cette jeune enseignante de Sartrouville avait une vie et des idées politiques conformes à vos souhaits ? »
Mouvement.net a tenté de joindre directement Serge Moati. On a eu du mal ! En bon producteur, notre homme est difficilement joignable : vendredi, il est ailleurs ; lundi, il «
voit Lagardère » (dixit son secrétariat) et le mardi matin, «
il tourne un truc sur des Juifs » (dixit, encore, son secrétariat) ! Lorsque nous parvenons finalement à l'attraper au téléphone, ce mardi après-midi, la conversation sera vite esquivée dès que l'on évoque la Compagnie de la Mauvaise Graine : «
Je n'ai pas de temps à perdre avec ça ; parlez plutôt de « Riposte » qui est une émission géniale ! ». Serge Moati feint de ne plus se souvenir, et puis se rappelle soudain avoir visionné la séquence qui l'a décidé à interrompre le tournage : «
quand c'est pas bon, ça fait chier ». Pour la chaîne de la connaissance et du savoir, ce n'est pas terrible comme vocabulaire, mais on insiste tout de même : sur quels critères décide t-il de continuer ou non un tournage ? La réponse est sans appel : «
Quand je ne veux pas que quelque chose passe, ça ne passe pas, c'est tout ». Bien, Monsieur Moati, à vos ordres, Monsieur Moati...
On tente une dernière question.
- «
Bon, écoutez, ça me fait tellement chier, je vous passe Vincent... »
Vincent De Cointet, le réalisateur, vient au téléphone. On le sent pas très à l'aise : «
Vous savez, de toute façon, Pasolini, je connais mal... ».
Mais justement, ça tombe bien ! On croyait que la télévision (de service public, au moins), c'était fait pour se cultiver un peu. Et bien non, il y a erreur de casting, comme ils disent à « Loft Story » et, aussi, dans la société de production de Serge Moati.
Post-scriptum 1Alors que l'hebdo de mouvement.net était en bouclage, nous avons joint à nouveau Vincent de Cointet, réalisateur de l'émission
Les Premiers Pas pour la société de Serge Moati, qui venait de prendre connaissance de la «lettre ouverte» d'Arnaud Meunier. Jugeant cette le ton de lettre ouverte «limite injurieux» et «too much», Vincent de Cointet estime que «cette affaire prend des proportions hallucinantes» et répond à Arnaud Meunier «qu'il faut avoir une connaissance plus approfondie de la télévision». Il reconnaît volontiers que l'annonce de l'arrêt du tournage auprès d'Arnaud Meunier (par un simple message sur un portable) a été faite «dans la maladresse et la précipitation». Contredisant Serge Moati, il affirme que «ce qui avait été filmé n'était pas mauvais du tout», mais s'empresse d'ajouter «on s'est rendu compte après le visionnage que ça ne cadrait pas avec la série telle qu'elle s'est engagée». Affirmant «regretter ce qui s'est passé», Vincent de Cointet défend l'idée «qu'on peut faire de la télé intelligente, malgré des moyens pas considérables et des délais assez serrés».
Arnaud Meunier, quant à lui, espérait de la télévision publique qu'elle puisse avoir «une mission d'éveil, d'épanouissement; elle doit être porteuse de sens pour permettre à chacun d'affiner son sens critique et de se délivrer de l'aliénation». Question: la télévision, y compris «publique», est-elle aujourd'huicapable de tant «d'intelligence»?
Post-scriptum 2 : «Premiers Pas»« Diffusé une fois par mois, la série de documentaires "Ripostes Spécial" de 52 minutes entame une deuxième saison avec l'ambition toujours affichée d'être un feuilleton du réel. Cette année, "Ripostes Spécial" s'attache aux "premiers pas" d'hommes et de femmes connus ou inconnus qui découvrent leurs nouvelles fonctions, inaugurent leur premier travail ou basculent dans un univers qui leur était inconnu. » (site internet de France 5. Le premier numéro de
Premiers pas a été diffusé sur France 5 le dimanche 6 octobre. Prochaine diffusion : jeudi 10 octobre à 23 h 37 (TPS, Canal satellite)
Post-scriptum 3 : Serge Moati.Né en 1946, Serge Moati commence sa carrière de réalisateur en 1968. Depuis cette date, il a signé un nombre impressionnant de films dans tous les domaines -fictions et documentaires principalement, mais aussi films institutionnels et long-métrage de cinéma- et travaillé avec des comédiens comme Henri Virlojeux, Marie-Christine Barrault, Bernard Blier, Maurice Ronet, Robert Hossein, André Dussolier, Miou-Miou, Jean-Claude Drouot, Pierre Dux, Daniel Gelin, Rufus, Christophe Malavoy, Mireille Darc, Bernard Verley, Ludmila Mikaël... Il a également réalisé de nombreuses émissions en direct, pour
Place Publique ou
la marche du siècle.De 1981 à 1985, Serge Moati est Directeur Général de France 3. Depuis 1990, il dirige la société de production "Image & Compagnie".
Serge Moati a été l'un des pionniers de la communication politique en France. Le réalisateur conseillait déjà François Mitterrand au début des années soixante-dix. Lors de la dernière élection présidentielle, n'ayant pas été autorisé à suivre aucun des deux principaux candidats, Jacques Chirac et Lionel Jospin, Serge Moati s'est attaché à d'autres personnalités politiques, notamment Jean-Marie le Pen: "Ce type le plus diabolisé du monde rebondit sans cesse. C'est sa dernière campagne présidentielle et c'est un personnage romanesque, fascinant", expliquait alors au
Monde Serge Moati.
Post-scriptum 4: Arnaud MeunierAvec la Compagnie de la Mauvaise Graine, qu'il dirige, Arnaud Meunier répète actuellement
Pylade de Pasolini, qui sera créé début 2003 et sera notamment joué au Forum Culturel du Blanc-Mesnil, à la Maison de la Culture d'Amiens et au Granit de Belfort.
Voici ce qu'Arnaud Meunier dit ce spectacle en chantier: «
Pylade soulève la douloureuse question de l'apprentissage de la démocratie et de la citoyenneté dans une Italie dévastée par la guerre et profondément marquée par plus de trente ans de régime fasciste. C'est également en plein avènement de la société de consommation que la pièce est écrite et l'homme de gauche qu'est Pasolini y voit matière à Théâtre. Mais dans Pylade, c'est avant tout d'Art et de poésie dont il s'agit et plus précisément de la place du poète face au pouvoir.
Pylade est un projet avant tout collectif qui repose sur la capacité de chacun à "jeter son corps dans la lutte". La distribution reflète donc tout naturellement ce désir d'une équipe nombreuse et jeune. Car la jeunesse est au coeur de Pylade. Jeunesse confrontée à ses idéaux, à ses aspirations et à son positionnement face au pouvoir. Jeunesse perdue dans la confusion des sentiments, quêtant désespérément des repères et une spiritualité ».
Date de publication : 08/10/2002
Mots-clés : télévision
Inséré le : 09/10/2002 00:00
Thèmes : politique, politique générale,