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Quand le verbe se fait chair

Benoit Théberge a rendu un hommage lumineux à Henry Bauchau

Chapeau : Avec Nous ne sommes pas séparés, le comédien et metteur en scène Benoît Théberge s’est plongé dans la quintessence de l’½uvre d’Henri Bachau, l’un des grands poètes dramaturges belges. Créé à la Maison de la Poésie, ce spectacle a été l’un temps fort du festival belge « Scènes à Seneffe », en Wallonie, qui s’est achevé le 31 août.
Date : D’autres représentations de Nous ne sommes pas séparés sont prévues : le 30 mai 2008 à la Maison de la poésie de St-Quentin-en-Yvelines (Guyancourt) et en automne 2008 à la Maison de la Poésie de Namur (Belgique).

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre Agenda : théâtre

Rubrique : 2007
Rubrique : Espace critique

Léna Minssen rédacteur
Henry Bauchau poète
Théberge Benoit Metteur en scène

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Texte : « Scènes à Seneffe », vitrine de la littérature belge francophone, vient de clore sa 10e édition. D’année en année, le public manifeste un intérêt croissant pour ce festival de poésie, axé sur la création, qui offre l’occasion de partager le plaisir des mots avec de nombreuses lectures, des performances, des spectacles, dans le cadre paisible du théâtre du château de Seneffe. Commencé depuis le 3 août, on a effectivement pu y entendre ou voir − entre autres − Paul Willems, Laurence Vielle, Jacques De Decker, Thierry Debroux, William Cliff, Guy Goffette, Pierre Mertens, Jacques Cels, Evelyne Wilwerth ou Jean-Pierre Orban. Pour finir en beauté, sa directrice, Monique Dorsel, a programmé Nous ne sommes pas séparés. Benoît Théberge, acteur et metteur en scène, y a apporté un éclairage singulier sur la vie et l’½uvre d’Henry Bauchau, l’un des plus grands auteurs belges.
La discrétion de Bauchau, voire son extrême modestie, a contribué à une reconnaissance tardive. Le grand public a en effet attendu les années 1990 pour découvrir la richesse de son ½uvre. Et pourtant l’homme écrit depuis longtemps. Son premier recueil de poèmes, Géologie, paru en 1958, obtient le prix Max Jacob. Partageant son temps entre les voyages, l’enseignement et l’écriture, il publie ensuite un Essai sur la vie de Mao, puis entame un cycle mythologique (¼dipe sur la route, Antigone). Il alimente aussi le genre romanesque, comme L’enfant bleu, nourri par son activité dans un hôpital de jour qui accueille des adolescents perturbés. Car Bauchau a plusieurs vies. Avant d’être écrivain, poète et dramaturge, il a été avocat, éditeur, psychanalyste.
Après Prométhée Enchaîné, monté au Théâtre du Lierre en automne 2006, et avant Le cri d’Antigone (création prévue début 2008), Benoît Théberge a donc repris ce très beau spectacle créé cette saison à la Maison de la Poésie à Paris. En puisant dans les poèmes et dans la prose introspective de Bauchau, il effectue une véritable mise à nu des affectations, des passions, des illuminations de l’auteur, et rend compte d’un parcours initiatique exemplaire.

Séparations
Dans son dernier recueil de poésie, Bauchau traite de la vie et de la mort, de la douleur aiguë de la perte d’êtres chers, mais également de « la fête de l'existence » qui fait suite au désarroi. Benoît Théberge en extrait des poèmes flamboyants et des images fulgurantes que la scénographie met en valeur, notamment grâce au panneau vertical incliné, séparation concrète entre deux espaces de jeu, qui figure, tour à tour, le lit du rêveur et la frontière de l’au-delà.
Derrière ce verre dépoli, se trouve l’aimée, la muse, la Sybille, l’âme de Laure (la femme de Bauchau aujourd’hui disparue), incarnée ici, avec grâce et talent, par Marie Delmas. Toute son existence est évoquée : tantôt f½tus, tantôt dépouille mortelle, la belle navigue dans des eaux limpides. Lorsque le poète lave sa femme − malade − dans sa baignoire, surgit l’image − profonde et joyeuse − des eaux vives de l’enfance. Dans un poème, dans une image, tout y est : l’insouciance, la vitalité de la source, la sensualité, la liquidation de la vie. En un instant, la petite fille qui joue avec les gouttes devient sirène, puis matrice originelle, ce qui n’est pas sans évoquer The Messenger, installation vidéo de Bill Viola. Grâce au dispositif scénographique, l’empreinte du corps sur la vitre laisse aussitôt place au visage aimé lorsque l’actrice se retire. Trace, éphémère, de la vie : « Ta mémoire endormie sous les eaux/que tu es belle, ma destinée/que ta lumière est belle et comme elle était/sous-marine/entourée d’algues et de secrets./Ta chevelure déchirante/recouvre ton visage, on ne voit que tes yeux/et l’or bleu, la mortelle/l’immortelle pensée. » De l’autre côté, l’acteur adopte, quant à lui, la position intenable de deux êtres que tout éloigne, sinon le désir. Dans cet ailleurs mythique, les corps se cherchent. Tout contre. La mort rend impossible la fusion des corps, mais pas l’embrasement des c½urs.
Dos au public, le poète se fait aussi face à lui-même, tentant de franchir la porte de l’inconscient afin de trouver la clé de ses songes. C’est dans la quête obstinée de soi, grâce à un long cheminement que Bauchau a abouti à la cautérisation de ses cicatrices. La psychanalyse, tout autant que l’écriture, a apaisé ses déchirures. Des rencontres ont joué un rôle déterminant dans la vie du poète : « Tu n’as pas vu, tu n’as pas reconnu le seigneur dans l’innombrable et quotidienne apparition, c’est Freud que tu as rencontré en rêve. » Il en ressort transformé : « On dit dans le livre des mutations : modeste est le chemin de l’unité. »

Passions
Bauchau écrit pour dire le manque. Pourtant rien de sinistre chez lui. Dans son ½uvre, il rend hommage aux mortels, aux mythes et à Dieu, mais aussi à la nature. La paroi vitrée adopte les couleurs de l’arc en ciel. Quand son corps épouse « la courbe du ruisseau » et « dessine la pente des prés », l’acteur dévoile le regard d’un homme qui scrute obstinément le réel, « les beaux présents de la terre ». Les poèmes de Bauchau exhalent l’humus, exaltent la vie. Ils sont d’une rare puissance érotique. Des forces telluriques surgissent des métaphores : « Terre enceinte de rut énorme ». La matière palpite sur le plateau. Benoît Théberge nous donne à voir et à entendre le grain des mots. La couleur aussi. Pour « Fenêtres du vert Levant », sommet de l’épure, deux silhouettes noires progressent sur la page inscrivant, un à un, les mots du poème. Et quand le peuple de la nuit a fini de dicter ses trouvailles à l’auteur, il retourne dans son monde, par-delà le cadre, tandis que la voix off remet un peu d’ordre : « Levant/des yeux/L’instant/des dieux/Existe/ciel ! ».
Côté jardin de la scène, l’interprète nous plonge − journal de Bauchau en main − dans le processus auquel l’écrivain se soumet entièrement pour penser le poème. Les mots suivent une harmonie rythmique envoûtante : le quotidien côtoie le fantastique. C'est dans cet écart que le metteur en scène lit le réel de l’auteur, jouant avec subtilité de la tension onirique entre la gravité du propos et la virtuosité stylistique, la légèreté d’une situation et la pureté de sa poésie.

Sensations
Le travail dramaturgique est remarquable. Quoi de plus juste que la présence du corps pour témoigner de l’absence ? Si la nudité peut surprendre, ici, c’est avec une extrême pudeur que les acteurs se montrent. Jamais, ils ne s’exposent. Les images sont raffinées et l’approche infiniment sensible. La proximité oblige d’ailleurs à une grande précision du langage chorégraphique. Les corps sculpturaux s’animent de pulsions vitales et dégagent une grande sensualité. Indéniablement, les mots de Bauchau ont joué leur pouvoir évocateur : « Dans la langue/rencontre amoureuse/incendie des mots sexués ». Attentif à la « Liberté, liberté des instincts du poème », la mise en scène en restitue les aspects les plus palpables, suit les tours et détours du désir qui circonscrivent le monde fantasmatique de l’écrivain. Elève d’Etienne Decroux et d’Yves Lebreton, Benoît Théberge prône la théorie de l’acteur organique. La puissance vocale alliée à la force physique du comédien et à la grâce féline de l’actrice restitue le souffle poétique de l’½uvre de Bauchau. A bras le corps, il témoigne aussi de la démarche exigeante d’un poète qui a accompli, et encore aujourd’hui à l’aube de ces cent ans, un véritable tour de force pour écrire.

Ainsi, Benoît Théberge effectue une traversée du miroir qui touche en plein c½ur. La forme audacieuse de ce spectacle permet au public de vivre une réelle expérience esthétique dans un espace traversé de sons et d’images. Dans le petit théâtre du Château de Séneffe, on voyage car la mise en scène nous transporte jusqu’aux vastes territoires de l’inconscient. Balisant les chemins qui mènent à cet auteur rare, le metteur en scène extrait toute la quintessence de son ½uvre. Grâce aux mots portés par la voix, le verbe se fait chair. Et dans un monde transfiguré par l’acte poétique, l’énigme de la vie s’en trouve éclairée. Ici-bas. Tout d’ombres et de lumières.

Date de publication : 13/09/2007

Url Sirius : http://www.theatrepoeme.be/Accueil/seneffeprogr07.htm#top

Mots-clés : poésie, sensations, passions, séparations, verbe, chair
Inséré le : 13/09/2007 18:19
http://www.theatrepoeme.be/Accueil/seneffeprogr07.htm#top

Thèmes : poésie, théâtre,