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26.000 couverts, un reste d’agit-prop.

Entretien avec Philippe Nicole, directeur des 26.000 couverts

Chapeau : Adeptes du N’importe quoi, pourfendeurs de la pensée correcte, les 26.000 couverts s’attaquent cette fois-ci au classique Beaucoup de bruit pour rien, comédie de William Shakespeare. Avec le même désir de subversion et de contemporanéité. Le spectacle est actuellement en tournée française.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre Ressource : entretien

Rubrique : 2007
Rubrique : Espace critique

Nicole Philippe directeur de théâtre
Gwénola DAVID rédacteur

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Texte : Biographie/ Après le Conservatoire et les beaux-arts, Philippe Nicole se lance dans la performance et le théâtre en appartement, avant de se tourner vers les arts de la rue. En 1995, il fonde avec Pascal Rome et d’autres complices les 26.000 couverts, qui se font connaître avec Les Petites Commissions. Suivront, entre autres, Le Sens de la visite, La Crèche vivante et mobile de Raoul Huet, La Poddémie, Direct et Les Tournées Fournel. Depuis 2001, Philippe Nicole assure seul la direction des 26.000 couverts, Pascal Rome ayant fondé sa propre structure, OPUS. 2002 verra la création du Grand Bal, puis du Premier Championnat de France de n’importe quoi. Depuis 2004, la compagnie est installée à la Caserne Heudelet à Dijon, lieu d’implantation et de recherche dans la ville leur permettant d’organiser stages de « dé-formation » et journées spécifiques.

Mordants, festifs, burlesques et fantaisistes en diable, les « spectacles » des 26.000 couverts sèment la pagaille depuis une dizaine d’années entre le vrai et le faux, se faufilant dans le réel pour mieux en corroder les rouages et en brosser la satire. Cet art de déjouer les codes de la représentation questionne avec un malin plaisir le rapport au public et le sens de l’acte théâtral dans le temps même de son énonciation. Mais voilà que la compagnie décide de revenir dans les salles et de monter un Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien…

G. D.

Entretien/
Philippe Nicole : « Parler de ce spectacle sans le déflorer est complexe… Disons que Shakespeare m’intéresse en tant qu’il incarne l’archétype d’un théâtre épique et l’avènement de la scène élisabéthaine, fermée. Des générations de metteurs en scène se sont emparées de ses pièces, les ont réinterprétées, dévoyées, réécrites. Nous réalisons une transformation ultime, jusqu’à réduire ce grand classique à son essence de symbole culturel, pour interroger le désir des spectateurs, le phénomène même de l’attente et le sens de l’événement théâtral. Le rôle des artistes consiste-t-il à délivrer des “messages” ou bien à semer du non-sens et du désordre dans une pensée qui devient trop organisée, voire tyrannique. De quoi les gens ont-ils besoin en ce moment ?

Sur un autre mode, Le Championnat de n’importe quoi s’attaquait à l’attendu de production de sens et à la finalité du geste théâtral, questions qui semblent au c½ur de votre recherche artistique…
« Il n’y a pas d’art qui ne s’interroge sur lui-même, sur les formes, la pertinence et l’utilité de son geste. La démarche des 26.000 couverts s’est toujours située dans cette visée introspective, parce qu’elle ne cesse de titiller les codes de la représentation, souvent sur un ton ludique, et explore pour chaque création un thème différent et une nouvelle esthétique. Cette éternelle question du sens s’est trouvée réactualisée par la querelle du Festival d’Avignon en 2005, où certains spectateurs se sont sentis obligés d’exprimer, parfois violemment, leur malaise face à des propositions jugées pures provocations, et surtout par le conflit des intermittents en 2003, ressenti comme un choc et une humiliation car révélant une déconsidération du rôle de l’art et des artistes aux yeux de l’opinion publique. Alors que dans les années 1950, une pièce de Sartre, de Beckett ou de Genet occupait le centre de la réflexion intellectuelle de ce pays, le théâtre est aujourd’hui rejeté à la périphérie. La grande question est de savoir s’il peut encore contribuer à changer le monde, au lieu de se contenter d’une glose assez prétentieuse destinée à la fine fleur des initiés.

N’est-ce pas aussi revenir aux sources historiques du théâtre de rue, c’est-à-dire interroger l’accès à cette culture dite « bourgeoise » ?
« Absolument. La difficulté est de l’évoquer sans faire le jeu de la réaction face à l’art contemporain. Entre les formes élitistes, fermées, ésotériques, et les divertissements faciles, populistes, j’ai toujours pensé qu’existait une autre voie. Au travers des questions posées à la petite communauté communément appelée “public”, nous essayons de revenir à une esthétique “archaïque”. Cette création quitte le dispositif frontal et se débarrasse de la gangue technologique et conceptuelle de la mise en scène, pour réinventer le cercle, forme originelle, pré-historique, du théâtre.

Vous avez joué dans la rue, mais surtout dans des lieux atypiques : des places de marché et des foires pour Les Petites Commissions ou La Poddémie, des lotissements pour Le Sens de la visite, des friches industrielles pour Direct, des prairies aux abords des villes pour Les Tournées Fournel, des gymnases pour Le Championnat de n’importe quoi… Pourquoi investir ces lieux non dédiés à la culture ?
« Parce qu’ils influent sur l’attente du spectateur. Dans les salles, le déroulement de la soirée me semble si parfaitement cadré ! Le public ne se trouve pas en position de risque. J’aime cette situation de trouble physique qui peut se produire dans un bal, dans une friche ou dans la rue, où les gens ne sont pas dans un rapport consumériste à la culture mais directement impliqués dans la fabrication même de l’objet théâtral. D’autre part, ces espaces contournent la barrière réelle et symbolique de l’enceinte du théâtre qui interdit l’entrée à ceux qui s’en excluent implicitement parce que “ce n’est pas pour eux”, tel ma famille par exemple. Or je pense qu’il faut toucher ces personnes-là avant tout.

Pourquoi ?
« A Paris comme en régions, l’élite est plus qu’abreuvée, presque dégoûtée par l’abondance de l’offre culturelle. En revanche, la très grande majorité de la population ne se nourrit que de la télévision, qui représente pour moi l’ennemi à abattre, même si nous ne possédons que de toutes petites haches face à cette immense forêt ! Dans Direct, nous abordions ainsi le sujet de l’emprise et de la manipulation télévisuelle. Le problème du partage de la culture reste d’une brûlante actualité, comme si tous les efforts de décentralisation après-guerre s’étaient essoufflés. Le public ne s’est pas considérablement élargi. Notre démarche s’inscrit aussi dans cette utopie du théâtre populaire cher à Jean Vilar.
Par ailleurs, les lieux atypiques m’intéressent artistiquement par l’histoire et l’esthétique du réel qu’ils charrient et qui viennent résonner avec notre propre geste. Ils apportent une épaisseur mémorielle que ne donne pas forcément un plateau. Sauf justement à interroger la mémoire et le symbole de la scène, comme nous le faisons avec Beaucoup de bruit pour rien. Enfin, ces espaces autorisent d’autres configurations scénographiques et dramaturgiques. Ils permettent de travailler de façon panoramique, à 360 degrés, en décentrant et en démultipliant l’action, et donc de questionner la direction du regard puisque le jeu n’est pas “scéno-centré” et se déroule dans la foule.

Autrement dit, il s’agit de mettre le spectateur en position de construire son regard ?
« Exactement. Travailler dans le réel, c’est-à-dire avec et sur ce qui nous entoure, est par essence politique. En choisissant de prendre la rue comme scène, de ramener du mythe dans cet espace de vie commun, nous indiquons qu’il demeure possible d’agir sur notre devenir, au quotidien, dans notre façon d’être ensemble, de nous regarder les uns les autres, avec peut-être moins de mépris et d’individualisme qu’actuellement.

Quel mode de relations cherchez-vous à établir avec le public ?
« Il dépend de chaque projet mais, au-delà des différences, il se fonde sur la conviction que le théâtre existe avant tout par le rassemblement d’individus autour de l’événement théâtral, autrement dit par le public et non par les acteurs. C’est un phénomène public, donc social, donc naturellement politique. Eteindre les lumières dans la salle quand le spectacle commence signifie métaphoriquement au public qu’il n’existe plus. D’ailleurs, le mot “spectateur” renferme en lui-même la négation de la personne en tant qu’actant, comme s’il ne lui était laissé que la possibilité de regarder et d’écouter. Dans Beaucoup de bruit pour rien l’approche sera encore plus radicale puisque nous laissons la place aux gens pour qu’ils puissent s’exprimer.

Pourquoi vous semble-t-il important aujourd’hui de donner la parole aux gens dans un spectacle ?
« Notre époque souffre du non-dit et d’un énorme déficit d’expression. Tout corps malade a besoin d’exprimer sa douleur… Ecoutons ce que les gens ont à dire.

En quoi la mystification constitue-t-elle l’un des éléments fondamentaux de votre dramaturgie ?
« La confusion du vrai et du faux, accentuée par le réalisme du jeu et l’ambiguïté de la situation, provoque un trouble perceptif qui ébranle la distance induite par la représentation et met tous les sens en éveil. Les gens ne mettent pas devant leurs yeux le filtre de la fiction, qui tend à désamorcer la charge subversive de l’acte et le cantonne dans le registre du simulacre, voire de l’inoffensif. Ils sont plus perméables. Parallèlement aux spectacles, je mène, avec les jeunes comédiens qui suivent mes ateliers de “dé-formation”, des cycles de “perturbations”, actions imprévues qui viennent gripper les rouages de la consommation. Garder la dimension agit-prop, donc ne pas annoncer, me paraît très important et jouissif. Comme le dit Jacques Livchine, “Le théâtre invisible ne peut plus exister durant les festivals car tout devient théâtre.”

Quel travail particulier cela appelle-t-il avec les acteurs ?
« Le travail repose sur une technique aiguisée par l’observation et exige une grande humilité, car souvent les acteurs ne saluent pas, et parfois leurs noms ne figurent pas au générique. Il demande aussi de ne pas fréquenter les mêmes milieux afin de ne pas se coincer dans des représentations figées et uniques de profils sociologiques. Ici, en province, les différentes couches de la population sont plus mélangées qu’à Paris, où les pauvres se voient de plus en plus rejetés en banlieue du fait de l’inflation foncière.

Comment percevez-vous les évolutions du théâtre de rue ?
« Nous avons débuté dans les années 1990, en ayant digéré les expériences de nos prédécesseurs, notamment le Théâtre de l’Unité, qui, au niveau conceptuel, avait déblayé le terrain. Les démarches sont aujourd’hui très éclectiques. Des artistes se retrouvent côte à côte dans la rue pour des raisons parfois radicalement opposées. Je considère qu’une profession ne peut pas être définie par le lieu où elle agit. Voilà pourquoi je n’adhère pas à la Fédération des arts de la rue. Nous assistons aujourd’hui à l’institutionnalisation du genre. Les pionniers recherchent, sans doute légitiment, un peu de reconnaissance, d’autres un peu de confort et d’argent auprès du ministère. Or, pour moi, l’officialisation d’un art, ça sent la mort. Le théâtre de rue doit par moments rester sauvage et éphémère, sinon il perd sa raison d’être, il relève alors soit de la commémoration, soit de l’animation. Une avant-garde, dès lors qu’elle se détermine comme telle, est foutue ! »

Propos recueillis par Gwénola David

(Cet entretien, réalisé avant la création du spectacle, a été initialement publié dans le cahier spécial coédité avec le festival Rayons Frais et diffusé avec la revue Mouvement n° 40, juillet-septembre 2006).

Beaucoup de bruit pour rien, de William Shakespeare, par 26.000 couverts, les 25 et 26 septembre à Echirolles (La Rampe), le 27 à l’Amphithéâtre du Pont-de-Claix, les 28 et 29 à l’Hexagone de Meylan, le 2 octobre à Auch (Circuits), les 3 et 4 à Landorthe et Barbazan (Promenade(s) en Haute-Garonne), les 5 et 6 à Capdenac et Figeac (Derrière le Hublot) , les 11 et 12 à la Scène nationale de Cavaillon, le 13 octobre au Théâtre des Oliviers à Istres (Scènes et Cinés Ouest Provence), les 16 et 17 octobre à Pantin (Théâtre au Fil de l’eau), les 18 et 19 au Théâtre Romain Rolland de Villejuif, le 20 au Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec, le 23 au Théâtre Gérard Philippe de Champigny-sur-Marne, le 24 au Théâtre de Cachan, et le 26 octobre au Théâtre de Chelles.

Date de publication : 25/09/2007


Mots-clés : 26000 Couverts, théâtre contemporain, arts de la rue, Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien, entretien, Dijon
Inséré le : 26/09/2007 15:43
http://www.26000couverts.org

Thèmes : arts de la rue, théâtre,