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Laver les mots?
Newsletter 154 – 26 septembre 2007
Chapeau : Nombre des artistes réunis dans le nouveau numéro de
Mouvement ont en commun d’inviter à s’aventurer au-delà, ou peut-être bien en deçà du langage, de redonner tout leur sens à des mots qui se dévaluent aussi vite qu’ils ne cessent d’affluer partout autour de nous.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : édito (Mots-clés : )
Genre Ressource : édito / chronique
Rubrique : Espace critique
David SANSON rédacteur
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Texte : La plupart des artistes réunis ce trimestre au sommaire de
Mouvement (et de mouvement.net), nombre des œuvres et des initiatives qui y sont présentées, semblent avoir en commun, c’est banal de l’écrire, un même attachement au langage, une même méfiance à l’égard des représentations et des codes imposés de plus en plus massivement, avant tout, par la langue médiatique de ce qu’Elisabeth Levy appelle le
premier pouvoir(1). En lisant
Commande publique de Renaud Camus – qui est aussi une brillante réflexion sur la
« maîtrise du langage », la faculté de nommer, et une dénonciation de
« la langue du jour, de la langue qu’il faut, du sabir administrativo-idéologique que les autorités veulent entendre »(2) – ou les propos de Lars Norén lorsqu’il dit :
« Nous incriminons souvent le manque de communication pour expliquer nos problèmes relationnels. Je crois au contraire que nous communiquons trop, que nous nous comprenons trop bien. » En allant interroger les artistes de ce Moyen-Orient où la langue et les esprits sont corsetés par d’autres cadres, tels que la Libanaise Lina Saneh, qui déclare au sujet d’
Appendice, la « performance » qu’elle propose au Festival d’Automne :
« Ce que ce travail essaie de faire très clairement (son rôle), entre autres, c’est de perturber encore et toujours, autant que possible, les rôles attendus, habituels, normalisés, d’un travail artistique. Et je dis bien : “essaie autant que possible”, car il n’est plus inhabituel ni surprenant de nos jours de perturber lois et frontières. La tâche de l’artiste est moins que jamais facile. »(3) En entendant le dernier disque d’Arnaud Michniak ou les mots de Claude Régy :
« Aujourd’hui, l’artificialité tient lieu de réel. Le discours médiatique est falsifié ou simplifié, on fait vivre les gens d’une façon extérieure (avec tout ce qui touche au “look”, au mode de vie…), tout devient “mode”, le langage et même ce qu'on confond avec la pensée… » (voir l’entretien publié par ailleurs sur ce site), on retrouve une même défiance, ou plutôt une même lucidité à l’égard des failles du langage, et même de ses faillites, à l’heure où il est si difficile de réellement se l’approprier, où la logorrhée verbale est aussi abrutissante que le flux interrompu des images qu’elle accompagne et « commente ».
« On l’a déjà presque oubliée, mais cette fameuse campagne présidentielle est tout de même symptomatique de la rhétorique contemporaine qui consiste à fabriquer de nouveaux mots ou de nouvelles alliances de mots qui impressionnent l’imaginaire du public (vous, moi) en oblitérant par une sorte de voile poético-verbeux l’objet dont ils sont censés parler. », rappelle Gaël Charbeau dans l’éditorial du numéro 19 de la revue d’art
Particules. Au printemps dernier, on a pu entendre certains déplorer le « traitement médiatique » d’une campagne qui a (définitivement ?) consacré le règne du spectaculaire et le culte de la personnalité, l’avènement de la démocratie d’opinion (mais quelle opinion ?). Mais c’est oublier que dès 2002, et sans doute depuis bien avant déjà, si l’on y réfléchit, même dans les plus « sérieuses » des « sources d’information », on a adopté la rhétorique sportive pour rendre compte de la vie politique : on parle sans cesse de « matches » et de « scores », de « contre la montre » ou de « sprints finaux », de « gagnants » et de « challengers », on met en scène la vie politique comme un combat de boxe ou un
reality show, un jeu de rôle dont le public est le jury, et la surconsommation de sondages n’est que le plus saillant des applaudimètres. Le pire étant qu’à chaque fois, après coup, on nous ressort les mêmes « sujets » s’inquiétant de la tyrannie des sondages, dans ces mêmes journaux qui ne cessent d’en commander – y a-t-il moyen que cela change, lorsque la critique des médias est formulée, contrôlée par les médias eux-mêmes ?
Et ce sont parfois ceux qui mettent en garde contre les ravages du capitalisme qui, sans s’en rendre compte peut-être, ont depuis longtemps adopté sa rhétorique, sa façon de « penser » et ses instruments de mesure pour traiter de la vie politique, mais aussi de la vie culturelle, ou même quotidienne : tout n’est plus analysé (façon de parler) qu’en termes de
performances – et la nouveauté n’est pas la moindre d’entre elles –, de compétition perpétuelle ; tout n’est plus calculé qu’en termes de rentabilité. Ce qui est « in », ce qui est « out », ce qui est « bien », ce qui est « nul », on se charge de le décréter en notre nom, on se charge surtout de nous faire accroire que cela a quelque importance. Même la rébellion s’est révélée apte au formatage, s’accommode de la publicité. L’ère du doute et du pouvoir d’achat dont parle Claude Régy est aussi celle du commentaire généralisé, ou plutôt des formules toute faites, des enchaînements de superlatifs et autres faux débats qui tiennent lieu de commentaires. Celle où tout est systématiquement, automatiquement étiqueté – les étiquettes, c’est ce qu’on colle sur des produits –, l’ère de l’embarras du choix.
Le réel à moins de gens qui « performent » que de gens qui
perforent. Arnaud Michniak est de deux-ci. Ce musicien « poète », ancien leader de Diabologum, moitié du duo Programme, vient de publier un album sous son nom,
Poing perdu, et si l’on n’avait pas peur des formules toutes faites, si ces mots, cette expression pouvaient encore signifier quelque chose, on dirait que ce disque est une bombe(4). Comme dans les disques de Programme – tenez, un superlatif : l’une des aventures les plus radicales de la scène musicale française de ces trente dernières années –, on est impressionné par l’extra-lucidité de ces textes qui atteignent des sommets de l’introspection, par ces compositions conjuguant expérimentation musicale et textuelle – si l’on devait présenter la musique de Programme ou d’Arnaud Michniak, on pourrait aussi bien, suivant à qui l’on s’adresse, parler de rock hardcore ou de musique expérimentale, de hip-hop atmosphérique ou même de slam, mais encore une fois les étiquettes n’ont guère d’importance. Pas plus que ses poings, Arnaud Michniak n’a sa langue dans sa poche ; et pas plus qu’une Lina Saneh par exemple, il n’a peur du vertige face à ce monde dans lequel il se trouve comme
mis en abîme : « Les formules n’ont pas changé le monde, elles ont lavé les mots », scande-t-il dans
Mourir idiot. Ses mots à lui réussissent miraculeusement à suivre sa pensée, dont la vitesse est celle d’une balle, à déjouer les attentes et à retrouver leur force de frappe. Arnaud Michniak parle juste, il vise juste, il frappe fort. Il n’a besoin de personne pour penser à sa place, pour évaluer son ego.
« Tout schéma d’interprétation et d’affirmation passe aussi vite qu’il est arrivé, devient obsolète aussi vite qu’il avait pu s’avérer nécessaire, écrivait-il dans le numéro 43 de
Mouvement. C’est ça l’art, la culture ; cette vitesse. C’est à dire la pensée, la vie. C’est comme ça qu’on peut prétendre à quelque chose de différent, qu’on n’entre pas dans le langage commun, dans l’organisation routinière des moments et des idées. […] Notre génération n’a pas encore eu la parole, elle n’a pas dit ce qu’elle sait, et elle en sait beaucoup. »David Sanson
1. Elisabeth Lévy, Le premier pouvoir, inventaire après liquidation,
éditions Climats, 2007.
2. Renaud Camus, Commande publique
, POL, 2007, p. 12. Lire la chronique par Jean-Marc Adolphe in Mouvement
n° 45.
3. Entretien en ligne sur mouvement.net à partir du 10 octobre.
4. Lire très prochainement son portrait sur mouvement.net.
Date de publication : 26/09/2007
Mots-clés : Edito, Lars Norén, Linah Saleh, Claude Régy, langage
Inséré le : 27/09/2007 10:32
Thèmes : essais, esthétique, philosophie,