Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

L’acte pour l’art

Projet Holiday In, Episode 1/3

Chapeau : Holiday In fait étape au Triangle, à Marseille. Les six artistes impliqués y donnent un (des trois) aperçu de leurs voyages, expérimentations soumises à réflexion sur la mobilité des artistes.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : arts visuels

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Pascaline Vallée rédacteur

rectangle_hivue-ensemble.jpg ()
petit_hiquentin-armand_swin.jpg ()

du 22/09/2007 00:00 au 27/10/2007 00:00
Salle : Triangle France
41 rue Jobin
04 95 04 96 11
Marseille 13000 France (Sud-Est)




Texte : Quand être en vacances devient un acte « héroïque ». Avec le projet Holiday In, Triangle France à Marseille(1), Gasworks à Londres et le Cac de Vilnius (Lituanie) ont proposé à six artistes une résidence singulière et multiple. Deux Français, deux Anglais et deux Lituaniens ont ainsi effectué un voyage de trois mois (de mars à mai 2007) dans un autre pays que le leur, les trois lieux participants jouant le rôle d’agences touristiques. Une migration offerte, sans exigence de production, du moins dans l’immédiat. Mais il n’est pas facile d’être en vacances quand on est un artiste : si certains ont pris plaisir à s’imprégner de leur nouvel environnement, à réfléchir sans agir, d’autres n’ont résisté que quelques jours au besoin de créer.
Après ces trois mois de voyage, suivis d’une période de réflexion dans leurs pays respectifs, Flávia Müller Medeiros, Oliver Bragg (Royaume-Uni), Juozas Laivys, Darius Mik¨ys (Lituanie), Nicolas Simarik et Quentin Armand (France) exposent aujourd’hui leurs ½uvres. La première rencontre a eu lieu à Londres mi-septembre. La deuxième s’est tenue le 22 septembre au Triangle, à Marseille, d’où est parti le projet.

Ombre et balançoire
Résultat – provisoire – de ces trois mois d’immersion : une ombre découpée sur un paillasson, une série de photos, une autre de gravures, des esquisses de Paris, une vidéo, une balançoire… Six travaux aux supports, sujets et contextes hétéroclites. Les organisateurs de Triangle, comme leurs partenaires à Londres et Vilnius, ont en effet laissé le plus de liberté possible aux artistes, jouant davantage le rôle d’agenceurs que celui de commissaires.
Car ici, la ligne directrice n’est pas l’exposition, la production finale, mais l’expérience. Comme l’a souligné Gilles Suzanne, sociologue, chercheur et enseignant au Laboratoire d'Etudes en Sciences des Arts d’Aix-en-Provence, invité avec Pedro Morais, critique d’art et commissaire indépendant, à animer le débat qui s’est tenu au Triangle, l’exposition est « en cours », elle témoigne d’un art « surgissant », non-aboutissement d’un parcours en devenir. Dans ce « projet des poupées russes », comme le qualifie Erika Trupin, organisatrice pour Triangle France, chaque phase s’imbrique dans une autre, chacune donne lieu à un nouvel objet, prolongement et développement. Durant le voyage, la tenue d’un blog commun a précédé la rencontre des artistes. Leurs premiers comptes rendus ont donné lieu à un catalogue, davantage conçu comme un témoin, un objet transitionnel entre l’acte et les enseignements que l’on peut en retirer. Les trois présentations, organisées entre septembre et janvier, sont quant à elles devenues représentations, chacun des artistes y actualisant ses recherches, les développant d’un lieu à l’autre.
Car ici, les artistes ne cherchent pas à théoriser, mais à expérimenter. La démarche de Juozas Laivys, en résidence en France, en est le meilleur exemple : ce jeune artiste lituanien a choisi de créer le geste pour faire l’½uvre. 14 jours ont donné lieu à 14 actes et 14 gravures, ½uvres minimalistes dont le sens échappe si on ne lit pas simultanément leur histoire dans le guide (série d’articles fictifs rédigés par Juozas Laivys) prévu à cet effet.
Pour Oliver Bragg, artiste anglais également en France, ce fut la première résidence. De Paris, le jeune homme a esquissé quelques traits, profondément humains. Un carnet de voyage qui n’en est pas un, puisque le Britannique a parfois lui-même suscité ses ½uvres, révélatrices du temps présent.
Un sentiment d’imprévisible domine, aussi bien dans les gestes et dans la forme. Swing, balançoire sur laquelle Quentin Armand a posé une longue bande blanche, traduit cette légèreté mêlée d’imaginaire. L’artiste français s’est fixé une règle singulière : « Définir chaque jour un “là-bas”, objectif géographique à atteindre par un trajet planifié depuis le point où l’on se trouve, nommé “ici”. Se tromper chaque jour d’une manière différente : lire la carte dans un miroir, être délibérément dyslexique, confondre la droite et la gauche, définir le Nord comme étant à l’Ouest entre dix et onze heures du matin et à l’Est le reste du temps, etc. »
Le voyage et tous ses bagages de rêves s’invitent aussi dans les photos de Darius Mik¨ys, d’une vérité presque sociologique mais profondément artistique. Pour lui, la réalité se fait champ d’essai. En résidence à Londres, le Lituanien a choisi d’expérimenter le cricket, se prêtant à sa rigueur de ce sport institutionnel. Adopter la vie des Anglais, tout en gardant une distance critique.
Si la plupart ont procédé de cette manière (une immersion exploratrice, un but par jour), Flávia Müller Medeiros a développé une vision globale du projet. Pendant les trois mois de « vacances », l’artiste s’est liée d’amitié avec Irka, jeune étudiante biélorusse exilée en Lituanie. Son travail pour Holiday In en découle, sorte de carnet de bord de cette tentative à deux pour obtenir pour la jeune femme un visa pour l’Angleterre. Expérimentations des frontières, cet acte mesure l’écart entre la liberté promue par l’Union européenne (libre circulation des personnes) et la réalité. Ne cherchez pas le reflet d’un pays dans ces ½uvres, mais la personnalité de l’artiste.
Nicolas Simarik quant à lui, se présente comme un « migrateur de résidences ». Depuis sept ou huit ans, cet artiste français se construit une historie en forme de réseau. Pour Holiday In, il a construit trois ½uvres sur un même thème : celui de son ombre, unique (et considérable) bagage de l’artiste migrant. Une idée née de séjours solitaires sur les îles écossaises, et reportées sur différentes matières.

Mobilité constructive
La proposition n’était pas d’être en vacances, mais d’« être dans l’état de vacance », comme l’a encore rappelé Gilles Suzanne. Se rendre disponible, ouvert à la création. Présenté comme une résidence, Holiday In ne peut prétendre échapper à ce système spécifique de subvention/production. A défaut, il invite artistes et organisateurs à y réfléchir. Qu’est-ce que le travail d’un artiste ? Comment loisir et contrainte se chevauchent-ils ? Chacun se tient à distance, comme dans une véritable expérience scientifique.
Ici, le processus est plus important que les traces. Traces qui ne sont d’ailleurs pas forcément immédiates, même après trois mois de gestation, mais peuvent devenir réminiscences dans les mois et les années à venir. Pour Gilles Suzanne, ce concept répond à la prudence des intellectuels vis à vis de l’art contemporain. Comment écrire l’histoire en cours ? Selon lui, il faut remettre le travail de l’artiste au centre de la réflexion, et contourner le narcissisme de la critique, qui veut qu’elle applique aux ½uvres la crise qu’elle traverse.
L’échange géographique permet également d’opérer un déplacement critique pertinent. Ainsi Juozas Laivys apprécie le travail de Flávia Müller Medeiros, car, selon lui, les problèmes en Lituanie sont mieux pris en considération s’ils sont soulevés par une artiste étrangère. De même, Oliver Bragg souligne les contradictions parisiennes (l’honneur fait aux morts du cimetière du Père Lachaise, supérieur à l’attention portée aux sans-abri vivants).
Pour cette deuxième discussion, Gilles Suzanne et Pedro Morais ont dégagé des problématiques à partir du projet Holiday In, faisant entrer le projet en résonance avec la situation actuelle de la création artistique. Dans un monde réseaux, où la mobilité est vue comme une perte d’identité et nécessitée par la recherche de travail, Holiday In prend le chemin inverse, vantant la notion provocatrice de « vacances », et la mobilité comme construction de soi et réflexion sur un domaine d’activité. Et si l’histoire de la création artistique se construisait, justement, en suivant son mouvement ?
Histoire à suivre à Londres, première étape manquée et placée en deuxième, à lire le 24 octobre sur mouvement.net.

Pascaline Vallée

Holiday In, du 22 septembre au 27 octobre, Triangle France, 41 rue Jobin, Marseille. Tél : 04 95 04 96 11. www.lafriche.org/triangle et le blog www.holidayin.info.

1. Voir l’article « Mobilité des corps, agilité des esprits », in Mouvement n° 45.

Date de publication : 25/09/2007


Mots-clés : arts visuels,vidéo,sculture,dessin,photo,réflexion,voyage
Inséré le : 27/09/2007 12:39
Thèmes : arts visuels,