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Au miroir du devenir vieux

On n'est pas seul dans sa peau, de Julie Bérès

Chapeau : A l’occasion de la reprise de On n’est pas seul dans sa peau de Julie Bérès au Centre dramatique national de Montreuil, mouvement.net vous propose de relire l'article de Jean-Marc Adolphe publié le 30 novembre 2006.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Genre Agenda : théâtre

Apparence :

Rubrique : 2007

Julie Bérès auteur, metteur en scène
Jean-Marc ADOLPHE rédacteur

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du 19/11/2007 00:00 au 02/12/2007 00:00
Salle : Nouveau Théâtre de Montreuil - salle Maria Casarès
63, rue Victor Hugo
0148704890
Montreuil 93100 France (Ile-de-France)




Texte : L'été 2003, vous vous souvenez ? Et de quoi vous souvenez-vous ? De la grève des intermittents ? Ou de la canicule et de ses morts au champ de bataille de la solitude grabataire ? Des deux, peut-être... On oublie vite. Il faut dire que depuis, ça s'est nettement arrangé : les intermittents ont hérité d'un fonds transitoire, et les maisons de retraite ont été (à ce qu'il paraît, il faudrait vérifier...) équipées de climatiseurs. Le gouvernement a fait son travail : il a fait croire aux artistes qu'il faisait semblant de les aimer (encore) un peu, et il a fait penser aux vieux de s'hydrater en cas de forte chaleur. Je sais. A l'heure qu'il est, vous vous dites que je mélange tout, sans parler du reste, et vous ne voyez pas du tout où je veux en venir. C'est pourtant clair! Au pays de Amour (de soi), Gloire (pour soi) et CAC 40 (pour tous, c'est-à-dire quelques-uns), le triomphalisme libérant et le libéralisme triomphant n'ont que faire des intermittents et des vieux, ces improductifs notoires qui sapent le retour de croissance. C'est d'ailleurs pour cela qu'on réduit l'aire de la culture et qu'on augmente l'âge de la mise à la retraite. Il faut ra-tio-na-li-ser le temps que peuvent prendre les humains à prendre leur temps ; car, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, le libéral-capitalisme est INHUMAIN. C'est tendance chacun-pour-soi, la gagne au plus fort, et rame clandestin, vogue précaire pour toutes celles et tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule de la concurrence des uns contre les autres. Mais, car il y a un mais. Il y a un hic, un grain de sable. On l'appelle comme on veut : solidarité, générosité, hospitalité. Je sais, ce sont des mots qui peuvent faire scout et dame patronnesse. Sauf qu'il y a ce sentiment, qui vient, à nouveau d'une communauté inavouable, et qui vous murmure de loin : On n'est pas seul dans sa peau !

Voilà où je voulais en venir : On n'est pas seul dans sa peau est le dernier spectacle de Julie Bérès (le dernier spectacle, parce qu'il y en eu d'autres avant : Poudre, Ou le lapin me tuera, e muet , vous n'avez qu'à lire Mouvement plus souvent). A la fin du spectacle, après les applaudissements, il se passe une chose assez belle : Julie Bérès demande aux acteurs et techniciens intermittents de quitter le plateau. En général, il reste un ou deux techniciens permanents (mais solidaires). L'effet est simple, et saisissant : du « spectacle vivant », sans l'intermittence, il restera des plateaux vides. Bien sûr, depuis 2003, cela a été dit et redit sur tous les tons. Mais comme rien n'est réglé, c'est plutôt encourageant de voir quelqu'un (quelques uns) être toujours en colère, persister dans son engagement et son souci de le partager publiquement. Voilà, c'est dit. Mais On n'est pas seul dans sa peau ne parle pas des intermittents, ça parle des vieux, ou plutôt de la vieillesse, et de son corollaire de plus en plus répandu : la maladie d'Alzheimer. Vous parlez d'un sujet de spectacle ! Certes, il y eut la magnifique Nuit des temps, où les marionnettistes de la compagnie Garin Trousseboeuf posaient le cadre d'une maison de retraite. Ou, dans un autre registre, le Journal d'Inquiétude du chorégraphe Thierry Baë, qui traite sans fard la question du corps vieillissant du danseur. Mais on ne peut pas dire que ce soit un sujet à la mode.

Donc, voici le thème, tel que l'indique un texte de présentation du spectacle (rédigé, on imagine, très en amont de la création) : « Que faire, lorsque retraitée l'on vit seule dans une maison isolée et que, pour cause de pluie diluvienne, toute communication avec l'extérieur devient impossible ? Plutôt que de se laisser inonder par le chagrin, Madame K. tente de surmonter l'épreuve en plongeant dans les quelques livres en sa possession : un dictionnaire, la Bible, des partitions musicales et une encyclopédie. Paniquée à l'idée de perdre la mémoire, elle se lance dans une errance intérieure, au cours de laquelle souvenirs et chimères s'entremêlent... ». Disons-le tout net, il n'y a dans le spectacle ni pluie diluvienne ni encyclopédie, et ce qui est donné à voir peut sembler n'avoir que de lointaines accointances avec l'intention initiale. Pas tant que cela, en fait, mais la question n'est pas là, et tant mieux si le spectacle a écrit sa voie un peu en dehors d'un scénario pré-établi.
D'autre part, Julie Bérès explique avoir rencontré des ethnologues, sociologues et gériatres pour préparer ce spectacle et avoir pris le temps, avec sa scénariste, Elsa Dourdet, d'une « période d'immersion d'un mois réalisé en maison de retraite ». « J'avais besoin d'être confrontée au réel », ajoute t-elle ; « c'est seulement ensuite que nous avons pu imaginer un scénario, comme au cinéma ». Pour autant, On n'est pas seul dans sa peau n'est en rien du « théâtre documentaire », et c'est précisément ce qui en fait tout son charme : comment cette confrontation au réel (que l'on peut totalement ignorer si l'on n'a pas lu les textes de programmes, mais qui, bien sûr, est là en sourdine) est-elle devenue une forme poétique, autrement dire une errance intérieure dans laquelle nous entraînent Julie Bérès et ses complices de plateau (Nadine Berland, Clémence Coconnier, Lucas Manganelli, Delphine Simon, Nicolas Sotnikoff, tous admirables) ? C'est une vraie écriture de scène, serrée sur un propos et à la fois polyphonique, où la narration s'éclate sans jamais se perdre, tissée de voix, d'images et de sons qui résonnent formidablement les uns avec les autres. On aimerait ne pas trop dévoiler ce qui se passe, ne pas raconter. Disons, pour faire vite, qu'une femme au faîte de sa vie (et juchée, aussi, dans l'exiguïté d'un étage pentu) navigue seule et à vue (malgré une sale cataracte) entre les quatre murs de son quotidien dénudé : sortir ou pas chercher ses médicaments, se coiffer ou pas, se demander si c'est mercredi ou jeudi, attendre la visite du fils (« mon petit coco »), passer l'aspirateur, etc. Mais aussi, prenant la tangente de ses souvenirs (par exemple, une robe en strass et paillettes du temps qu'elle était jeune et chanteuse de rock : tout le monde a été jeune avant d'être vieux).
A l'étage en-dessous, c'est encore elle, mais avant, justement, jeune femme ivre de concerts et pas seulement ; et encore avant, jeune fille à la chevelure rousse jouant à la balançoire. Plan sur plan, les différents âges de la vie s'engendrent et se répondent, bonheurs et déboires entrelacés : pas mal de déboires, quand même, entre un compagnon qui s'enfuit sitôt devenu père, ce qu'on suppose être la mort tragique d'une s½ur aimée, etc. Mais aussi de la jouissance aussi dont il reste quelque chose sous la peau flétrie (« si je fermais les yeux, je ferais peut-être l'amour... »). Et tout ceci est amené par des jeux d'images fugaces –des réminiscences-, et par un formidable travail de voix, tantôt nues, tantôt sonorisées, assourdies, éloignées, ou parfois presque hurlantes.
Tout le spectacle, au fond, est conçu comme un miroir qui, en reflétant tout ce dont il a pu être le témoin, renverserait et étalerait les perspectives, les organisant à sa guise. Vient un âge, peut-être, où la mémoire ressemble à cet étrange miroir susceptible de renvoyer, déformées, condensées ou diffractées, quelques-unes des images emmagasinées. Un bruit de fond, un bruissement visuel. Le devenir vieux serait ce moment-miroir (où plutôt cette longue temporalité, car il n'y a pas de moment précis où les choses s'inverseraient) où l'on cesse d'être dans la projection et où on entre pleinement dans l'attente (que des images reviennent vraiment ?) Quand la mémoire vient à défaillir (comme dans la maladie d'Alzheimer), quel est cet espace neutre où il n'y aurait plus ni projection ni attente ? Le devenir vieux de nos sociétés où l'âge s'allonge est, pris dans sa globalité, cet espace neutre où l'être devient inutile : tristesse de ces maisons de retraite conçues comme des mouroirs, à l'abri des regards, où la mémoire tourne en rond sans s'incarner nulle part. Il y aurait pourtant fort à faire pour imaginer comment donner corps à cette augmentation de ce qu'on appelle si joliment (mais si peu à-propos) « l'espérance de vie ».
A la fin de On n'est pas seul dans sa peau, après avoir donné tant de vie(s) à un imaginaire possible, Julie Bérès a tenu à réintroduire le réel, par le truchement d'un film assez court, avec des séquences filmées en maison de retraite ; portraits de femmes qui semblent n'avoir plus rien à attendre, qui sont dans cette perte, et dont la vie est encore pourtant si belle. L'une d'elles évoque clairement la liberté qu'elle se donne de pouvoir éventuellement mettre fin à ses jours, et c'est beau. Une autre, corps svelte, engage une danse, ébauche un geste de taï-chi, cherche encore à « caresser la tête du tigre », et c'est beau. Une autre encore enfouit son visage dans le lit, demande qu'on la laisse dormir, et c'est beau. On l'a compris (enfin, peut-être pas), On n'est pas seul dans sa peau est un spectacle politique, qui touche juste. Car questionner le devenir vieux de notre société (la « maladie d'Alzheimer » étant le symptôme maximal d'une peur diffuse, celle de n'avoir plus rien à oublier), c'est questionner les mémoires (individuelles et collectives) qui se façonnent aujourd'hui, et de comment ça se fabrique et ça se cultive, une mémoire. Il vaut mieux mourir vivant que vivre mort, non ?
Reste ce titre (emprunté à Michaux), On n'est pas seul dans sa peau, comme une énigme. Et aussi, comme un appel.

On n'est pas seul dans sa peau, mise en scène de Julie Bérès, du 19 novembre au 2 décembre au Centre dramatique national de Montreuil. Tél. 01 48 70 48 90



Période traitée : 2007-11-14
Mots-clés : théâtre,miroir,temps,humain,peau,scène,reprise
Inséré le : 13/11/2007 19:01
http://www.cdn-montreuil.com

Thèmes : création, théâtre contemporain,