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Safe Inside The Day
Drag City/Discograph
Chapeau : Collaborateur/trice d’Antony et de Current 93, Baby Dee propose, avec son album
Safe Inside The Day, produit par Bonnie « Prince » Billie, un étonnant voyage hors du temps, à la fois sombre et féerique, baroque et enfantin. La chanteuse et harpiste y transcende les styles musicaux comme elle a su, pour forger sa propre identité, mêler les sexes (elle est « transgenre »).
Date : « autre »
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : chronique (Mots-clés : )
Genre Ressource : édito / chronique
Genre Agenda : musique
Apparence :
Baby Dee musicienne
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1-01_safe_inside_the_day.mp3 (crédits : Baby Dee / titre : Safe Inside the Day / )
02_the_earlie_king.mp3 (crédits : Baby Dee / titre : The Earlie King / )
Texte : A propos de Bach, Beethoven émit un jour un mot d’esprit aussi élogieux qu’intraduisible :
« Bach sollte nicht Bach, sondern Meer heißen » (
« Bach » signifiant « ruisseau » en allemand, le compositeur dit de son glorieux aîné qu’il aurait plutôt dû s’appeler « mer ») ; dans le même ordre d’idées, on pourrait avancer que l’adjectif « vénérable » conviendrait infiniment plus à Dee que le Baby qu’elle s’est choisi. Qu’à cela ne tienne, il semble que son parcours presque ubuesque, autant que ses sublimes compositions, est sans cesse traversé de féeriques paradoxes et renversements.
Découverte, la cinquantaine passée, par Antony « and the Johnsons » Hegarty, auquel la légende veut qu’elle ait envoyé une démo pour qu’il reprenne l’un de ses titres, elle a rapidement signé six albums, EP et enregistrement live sur le label de David Tibet, Durtro, depuis 2001. Dee a également intégré Current 93, le groupe de dark-folk de Tibet, en tant que chanteuse et harpiste. Malgré son implication dans les projets d’Antony et de Tibet, Baby Dee s’illustre dans un style assez éloigné de ceux de ces derniers. Si elle partage avec eux un goût prononcé pour la poésie, la narration, les sonorités médiévales et une oscillation mélodique entre le clair et l’obscur, elle s’en démarque par un humour noir, et une espièglerie qui confèrent à ses chansons un statut presque « troubadouresque ». On y entend aussi une certaine influence de la musique religieuse : après sa formation de harpiste classique, Baby Dee a longtemps été organiste professionnelle dans une église du Bronx.
Safe Inside The Day semble se déployer comme une sorte de longue poésie baroque où se confondent rythmique et sensibilité. On pense à l’influence de la forme du concerto (dont l’appellation vient du mot italien qui signifie « dialoguer ») sur les compositions de Dee. Dans cette forme, le soliste (souvent Dee s’accompagnant elle-même, au piano ou à la harpe) semble converser avec le reste de l’orchestre, ici composé de banjos, violes, violons, batteries, guitares (dont celle de Matt Sweeney) et d’illustres vocalistes : Lia Kessel et Will Oldham alias Bonnie « Prince » Billie, également producteur de cet album – pourtant à des contrées de son propre univers.
Safe Inside The Day rappelle l’univers étrange de Neil Gaiman et Dave McKean, en particulier leur sublime ouvrage
Mr Punch, paru en 1995, qui gravite autour des thèmes de l’enfance et de la mémoire. Dans l’une des chansons les plus intenses de l’album, intitulée
The Dance Of Diminishing Possiblities et inspirée du
Roi des Aulnes de Goethe, Dee se remémore un épisode chaotique de son enfance : le spectacle de deux enfants de son voisinage, rapidement rejoints par son propre père, détruisant sans raison un piano abandonné et ne laissant intact, après le massacre, que le cadre métallique et ses cordes que Dee a pris pour une harpe. Episode fantastique qu’elle pose aussi comme la naissance de sa double identité de femme : car Baby Dee est transgenre, et cet élément est ici important puisqu’il s’agit de l’un des thèmes de cet album, et que Dee s’est longtemps illustrée dans des freakshows au cours desquels elle jouait de la harpe sur un tricycle en tant qu’« hermaphrodite bilatérale ».
Semblable à un conte romantique autobiographique, cet album rappelle aussi la subtilité et la noirceur des narrations de Dickens où la drôlerie et le pathétique s’entrelacent toujours avec ambiguïté. Ses envolées vocales sublimes sont contrastée par de grinçants chants de gosiers, introduisant une grotesquerie très sombre, où se télescopent la haine, la tristesse, la colère, l’abandon, la cruauté – autant de sentiments contradictoires mis en scène dans une sorte d’exaltation frénétique.
Celle dont David Tibet déclare qu’elle est «
une superstar inconnue, l’une des artistes les plus remarquables et inclassables, une muse, une folle, possédée par une telle beauté et une telle souffrance, si intensément vraie et pourtant mythique » propose, avec
Safe Inside The Day, un album sombre et sublime, qui s’évade avec grâce et grincements de la dictature des genres.
Date de publication : 28/02/2008
Mots-clés : harpe, transgenre, enfance, mémoire, fantastique,
Inséré le : 28/02/2008 11:45
http://www.babydee.org
Thèmes : musique,