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Mondes parallèles

Text To Speech, de Gilles Jobin

Chapeau : Dans sa dernière pièce, Gilles Jobin met en scène comment le sombre malentendu entre l’art et le monde fait sombrer le monde. La pièce a été créée à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, où le chorégraphe suisse est artiste associé depuis 2006, avant de venir au Théâtre de la Ville.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu (Mots-clés : )

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : danse

Apparence :

Rubrique : Espace critique

Gilles JOBIN chorégraphe
Mari-Mai CORBEL rédacteur

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Texte : Dans sa dernière création, Text To Speech, Gilles Jobin montre l’irréductible malentendu qui relie l’art au monde. Tels deux univers parallèles et immiscibles, se côtoient sur scène celui, silencieux et sauvageon, de la danse et celui, bruyant et mondain, des machines, de la technologie et des médias ; de l’économie, des religions et des guerres. Ils se font face, se regardent – presque au sens de « se concerner » – mais en aveugles. Ils n’auraient (plus ?) rien à se dire, tel est peut-être ce que Gilles Jobin tente de formuler en introduisant sa danse au beau milieu de la scénographie d’un désordre qui évoque au départ une salle de répétition, avec ses ordinateurs portables et ses câblages, mais qui bien vite se transforme pour évoquer un champ de bataille ou de ruines.
C’est par le canal de ces ordinateurs connectés à Internet que Gilles Jobin fait affluer la cacophonie du monde. Les danseurs sont « à la table » et déclenchent la vocalisation des articles d’information grâce au logiciel Text to speech. Des voix synthétiques imitent à s’y méprendre celles de présentateurs. Les textes déchiffrés sont eux-mêmes écrits dans cette langue désincarnée qui a inoculé aux sociétés un style de l’indifférence. Se succèdent, sans relief, annonces catastrophiques, bulletins météo, faits divers, résultats sportifs, événements politiques majeurs ou mineurs. Ce babil monologué, univoque, qui fait ressembler le langage humain à une psalmodie mondiale, semble s’adresser à personne et à tout le monde. Comme si le langage avait perdu son aura, ou son pathos, et qu’il n’était plus qu’un diffuseur de sons, de phonèmes absents à leur sens, à toute chair émue. Les danseurs, alors, un par un, s’écartent de la longue table et entrent dans la danse comme dans un autre espace-temps, comme s’il fallait exorciser ce monde mutant vers le virtuel en lui objectant des sensibilités charnelles, des pensées silencieuses jaillies de corps touchés, atteints, rejoints. Jean-Pierre Bonomo, Richard Kabore, Susana Paradez Diaz, Rudi Van des Merwe et Gilles Jobin plongent dans cette danse propre au chorégraphe suisse, dynamique et étrange à force d’être nette et précise, et qui évoque une forme d’idéal. Les corps se tendent, s’arquent, se renversent en s’ouvrant complètement ; les pas se posent dans la précision d’un jet, d’un projet, d’un élancement, d’un Orient à gagner, d’un désir moteur et incorruptible, incapable de se trahir ou de se perdre. Mais les danseurs semblent ne s’en souvenir que par bribes – des bribes de précédentes pièces, comme Double deux (2006), qui couronnait la recherche chorégraphique d’une danse rigoureusement improvisée à partir d’une syntaxe du mouvement, quasi mathématique, et tendait vers l’art abstrait : elle ordonnait une série de progression dans un groupe à partir de l’individu, et jouait sur les figures du couple ; certaines parties, comme détachées, sont reprises dans Text To Speech qui évoque dès lors un morcellement de l’art dans un monde qui semble gagner par la démence.

Date de publication : 24/04/2008


Mots-clés : confrontation, transdisciplinarité, plasticien, indisciplinaire
Inséré le : 24/04/2008 14:10
Thèmes : ARTS ELECTRONIQUES, danse contemporaine, technologies numériques,