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La danse irlandaise a aussi ses Israël Galvan
Le Dublin Dance Festival change de cap
Chapeau : Le Dublin Dance Festival change de directrice, et, sous l’égide de Laurie Uprichard, joue l’ouverture internationale à un rythme désormais annuel. Ce sont pourtant deux stars de la danse traditionnelle qui, en en décapant la grammaire, ont créé la sensation de cette édition 2008, qui s’est achevée le 3 mai.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : danse
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Gérard MAYEN rédacteur
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du 17/04/2008 00:00 au 03/05/2008 00:00
Dublin Irlande
Texte : Laurie Uprichard est la nouvelle directrice du festival de danse de Dublin, capitale de l’Irlande. Cette annonce étonne. Laurie Uprichard a longtemps été l’une des figures tutellaires de la scène chorégraphique new-yorkaise. Elle y dirigeait le mythique Dancespace, à Saint-Mark Church. Côté français, elle est connue de tous les artistes bénéficiant des échanges du programme bilatéral F.U.S.E.D, pour lequel elle a beaucoup ½uvré.
A de tels yeux, Dublin doit sembler un village, fût-il paré du charme de la terre des origines familiales. Laurie Uprichard a tout d’abord décidé que le festival deviendrait annuel au lieu de biannuel :
« La première des urgences ici est de montrer, montrer le plus possible, ce qui se fait ailleurs. Le public en est privé. Jusqu’à ce que je le programme cette année, on n’avait jamais vu William Forsythe en Irlande ! »Pourtant, la prospérité économique nouvelle du pays paraît ne pas être sans retombées pour les artistes : la Dance House flambant neuve a des allures de C.N.D. à l’échelle dublinoise, avec ses six studios où travaillent les compagnies. Mais on revient de loin. Seules six compagnies perçoivent une subvention d’Etat dans le pays. C’est le cas de celle de Jenny Roche, dont
Solo3 constituait l’un des événements d’un week-end des 25 et 26 avril largement consacré à la danse qui se crée en Irlande. La chorégraphe met en avant sa formation universitaire au sein du petit département Danse de l’université de Limerick. On y conceptualise l’approche du corps, à la lecture de la
French theory, et on y pratique au côté des tenants de l’héritage du Judson Church new-yorkais.
Bref, cela n’est pas sans rappeler le département Danse de l’université Paris VIII. Et
Solo3 est une pièce directement issue du mastère universitaire de la chorégraphe. Il s’agit d’un solo démultiplié, qu’elle interprète, en ayant fait appel à trois autres chorégraphes, dont le New-Yorkais fameux John Jasperse. Ainsi entend-elle questionner et redistribuer le dispositif habituel des relations de pouvoir entre interprète et chorégraphe. La dernière des séquences, composée par sa propre s½ur, Liz Roche, voit la danseuse chorégraphe évoluer presque constamment de dos, au c½ur d’un carré très lumineux au sol. Et de manière strictement parallèle, de part et d’autre, deux autres danseuses déclinent strictement la même partition, mais en demeurant dans les parties obscures du plateau. Il en découle un effet saisissant d’une ombre portée de la danse, qui donne beaucoup à penser et rêver, à propos de l’identité, du semblable et de leur réception imaginaire.
Mais, contre toute attente, aux yeux d’un observateur étranger, l’événement du week-end aura surgi des rangs de la danse traditionnelle. Et ce, en les personnes de deux de ses stars en rupture de ban. Un peu d’histoire (grossière) : la danse traditionnelle irlandaise a connu une phase de codification rigoureuse vers le milieu du siècle passé. On y a accentué les préceptes qui la focalisent sur la
tap dance (les frappes du pied au sol), et qui contraignent le reste du corps dans une rigidité absolue : port de tête verrouillé, frontal et sans expression, bras rectilignes de part et d’autre du corps, buste immobile. Seules les jambes sont en action, mais encore sans plié de celle d’appui. D’aucuns voient dans ces caractéristiques la trace de l’influence très puritaine de la toute-puissante église catholique.
Cela a destiné le genre à la pratique des concours et des championnats, dans lequelles les puissantes communautés irlandaises diasporiques des U.S.A. ou d’Angleterre ne pèsent pas pour rien (au point d’avoir inventé des variantes stylistiques reconnaissables pour les connaisseurs). Un malheur n’arrivant jamais seul, cette danse a connu une autre évolution, toute récente, qui l’a vouée à la production de shows néo-folkloriques pour tournées internationales, aux mains de la grande production du show-bizz.
Riverdance en est un fleuron à l’échelle planétaire.
Jean Butler et Colin Dunne ont tous deux été des stars de cette superproduction. La première en a même été la chorégraphe. Le second fut par ailleurs sacré onze fois champion du monde dans la spécialité. Voilà deux stars populaires, qui, en France, auraient régulièrement leurs entrées sur les plateaux de TF1, pour donner une idée. Mais qui, à ce jour, se déclarent tous deux danseurs contemporains, et ont sagement suivi l’enseignement post-modern du fameux département Danse de Limerick :
« C’était affolant, j’y étais totalement perdue. Evidemment : je devais entièrement me reconstruire un corps. Bouger simplement la tête, je ne savais pas ce que c’était ! », raconte Jean Butler.
Celle-ci est une danseuse incroyable, dont les déploiements de membres feraient songer à une Sylvie Guilhem. Son solo
Does She Take Sugar? est une pièce de totale rupture. Avec une fraîcheur jubilatoire, teintée d’un grave sérieux chorégraphique, la danseuse nouvellement « contemporaine » multiplie les audaces, effarantes pour un spectateur de danse traidtionnelle : elle danse sans que la musique soit audible, elle danse les yeux bandés, elle danse sur du rock ou de la musique classique, elle s’assied pour reprendre souffle et boire une gorgée, elle dessine à la craie sur un tableau dans le lancé de son geste ; comble du pire, elle effectue des passages au sol. Mais cela ne fait pas un bric-à-brac. La pièce est conduite méthodiquement, par séquences très sobres, où les fulgurantes variations de piqués en
tap dance, balayant le sol, emportent tout son corps dans des ondulations d’enivrante liberté. Jean Butler est une grande dame, dont on attend de voir ce qu’elle saura exprimer et composer au-delà de ce magistral constat de rupture. Du reste, les images qu’elle projette en fond de scène sont des plus prometteuses : tournées caméra à l’épaule, elles rappellent que la première danse est celle du regard flottant d’un piéton dans la rue.
Son compère masculin a choisi une toute autre voie. Dans
Out Of Time, Colin Dunne reste beaucoup plus fidèle à la grammaire gestuelle de la danse traditionnelle. Mais, furieuse et austère bête de scène, rappelant un Israël Galvan, il en décape tous les attendus, et en modifie ainsi radicalement le sens. Il s’appuie sur la projection de films d’ancienne époque, où des danseurs du quotidien, dans des fêtes ou dans des bars, livrent leurs interprétations, corporellement libres et mentalement délurées, d’un patrimoine néanmoins interprété avec soin et respect. Lui-même met toute l’intensité de sa personnalité à ce qu’aucun de ses gestes ne relève de la mécanique, à ce qu’il soit là, un être tout entier, consumé dans sa brûlure de danse.
Les jurys de concours et autres producteurs à Ray-Ban passeront leur chemin.
Date de publication : 07/05/2008
Mots-clés : danse traditionnelle
Inséré le : 07/05/2008 13:14
Le site du Dublin Dance Festival -
http://www.dublindancefestival.ie
Thèmes : danse contemporaine,