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L’inabouti leur va si bien

Retour sur Montpellier Danse 08

Chapeau : Germana Civera au contact d’amateurs, Kettly Noël en provenance d’Afrique, affolent les catégories attendues ; tandis que William Forsythe se radicalise sans rien déplacer vraiment. Tels ont été quelques-uns des faits marquants de l’édition 2008 du festival Montpellier Danse, qui s’achève le 5 juillet.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu (Mots-clés : )

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : danse

Apparence :

Rubrique : 2008
Rubrique : Espace critique

germana CIVERA chorégraphe
KETTLY NOëL chorégraphe
Gérard MAYEN rédacteur

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du 22/06/2008 00:00 au 05/07/2008 00:00
Salle : Festival Montpellier Danse
08 00 60 07 40
Montpellier 34000 France (Sud-Est)




Texte : Mea culpa. Combien de fois n’a-t-on entendu un artiste se plaindre que le critique n’aurait pas assisté à « la bonne représentation » de son spectacle ! Mea culpa. Combien de fois un critique n’a-t-il soulevé les épaules devant pareil argument. Mea culpa : cet argument peut être tout à fait valable. Cela s’est vérifié de manière cinglante les vendredi 27 juin et samedi 28, à l’occasion des deux premières représentations de Fuero(n), création de Germana Civera, dans le cadre de Montpellier Danse 08.
Cette pièce ne mobilise pas moins d’une trentaine d’interprètes ; parmi lesquels, vite dit à la louche, deux tiers d’amateurs. On ne voit pas beaucoup d’autres hypothèses que la crainte qui noue le ventre, pour expliquer comment la représentation a paru tendue, souvent arrêtée au milieu du gué, au soir de sa première ; et comment, tout au contraire, elle a pu déployer tout son potentiel dès le lendemain. Reste que la profession toute entière, représentée en masse à Montpellier Danse 08, s’était naturellement donné rendez-vous au soir de « la mauvaise représentation » ; et y a rejoint, dans l’ensemble, la glaçante bouderie d’une bonne part du public ce soir-là, sans rien déceler de ce qu’allait être l’enthousiasme partagé du lendemain.
Tous les éléments étaient pourtant réunis pour se convaincre des qualités exceptionnelles d’un projet chorégraphique parfaitement inclassable, et donner l’envie d’en profiter deux fois plutôt qu’une. Oui mais voilà : une part considérable de la critique et de la profession continue de s’inscrire dans la lignée de la danse d’auteur des années 80. Selon cet héritage, l’important est qu’un spectacle soit « abouti ». Autrement dit et avant toute chose : qu’un auteur chorégraphe démontre sa capacité à maîtriser les forces agissant dans une œuvre, en produisant l’ordonnancement d’une belle cohérence de composition. Ce critère ignore imperturbablement l’apport des courants critiques des années 90, renouvelés au contact de l’art-performance. Lesquels suggèrent au contraire de s’intéresser avant tout à la qualité des forces révélées et libérées dans une œuvre, fût-ce au prix d’un inconfort dans leur saisie (quand ce n’est, précisément, avec cet objectif).
Or Fuero(n) révèle et libère des forces d’une étonnante rareté. En trois ou quatre ans, l’appel à des amateurs, ou non danseurs, est devenu une figure excessivement courante sur les plateaux de danse. La grande singularité de Germana Civera est de le faire en conduisant délibérément ceux-ci jusqu’au bord de pentes très glissantes. Enfants compris. Sans complaisance. Car sa distribution se répartit en trois catégories d’âge : enfants, adultes, personnes âgées. Voilà qui paraît simple. Mais Fuero(n) pousse chacune de ces catégories à sortir d’elle-même, à surprendre ses attendus, et à tisser une circulation des comportements joliment ignorante des bienséances. Cette pièce se présente comme un enchevêtrement indéfiniment mouvant, alternant les fausses pistes, les impasses, les embardées magnifiques et autres échappées fulgurantes. Elle répand la perplexité, ose les déroutes, ou se raidit de vigueur. Son écriture travaille constamment la tension entre l’évidence de la réalité performancielle présente, et la pure absence de causalité, et flottement de l’intelligibilité, qui caractérisent la suite de ses actions. Cela porté à une échelle de masse, elle donne à son épatante liberté un goût tenace d’étrangeté.
Soit trente interprètes entrant lentement sur le plateau, selon une réduction en quelques pas, de la litanie d’arabesques splendides de l’entrée des Ombres de La Bayadère, dans la chorégraphie de Petipa. Cette relecture savante, aux allures ingénues, tisse des directions claires et fraîches, et se conclut dans une belle frontalité vite appelée à se brouiller avec une ambitieuse plasticité de tout le volume scénique, traité en profondeur de perspective. S’enclenche la vaste orchestration des âges de la vie, et de leurs transactions, un rien cruelle, impertinente sur le ton des enfants d’aujourd’hui, dense à la façon des vieillesses bien trempées, glacée aussi de hantises, et de corps suicidés. Cavalcades de références. Et croche-pieds existentiels. Déferlement d’apparitions, escamotages, glissades dans l’eau, effeuillages, provocations, toujours dans la distanciation, l’incongruité, l’inévidence du sens. Mais sans esquive, tandis qu’une vieille dame n’en finit pas de cloper ; que les adultes tournent à l’exhibition pédophile, et que les enfants les agressent à coups de bonbons. Avec fol pastiche du Bolero de Béjart, telle une baudruche suintant de son érotisme cheap.
Arrêtons là : on ne pourra jamais saisir cette pièce qui se donne trop de plaisir à échapper. A ne point aboutir.
La même soirée du 28 juin réservait d’autres sensations fortes. Kettly Noël, chorégraphe haïtienne travaillant au Mali, créait sa pièce Chez Rosette. Posons-le d’emblée : ce travail recèle moult imperfections (transitions pesantes, maîtrise maladroite du fond de scène, paresses musicales…). Il en va du caractère chaotique qui continue de peser sur bien des productions africaines, de l’expérience encore modeste de la plupart des interprètes, peut-être de la dispersion excessive de la chorégraphe. Mais encore faut-il détricoter ce qui tient de ces lacunes – appelées à se combler au fil des représentations futures – et ce qui tient de ses intentions. Kettly Noël l’avait annoncé : elle a voulu montrer sur une scène précisément ce qu’on ne s’attend pas à voir de la part d’artistes venant d’Afrique. Osons le mot : elle est venue foutre le bordel dans un domaine esthétique souvent transi de sagesse et de bonnes intentions. Elle a réussi dans cet objectif au-delà de toutes les espérances, déclenchant une vraie controverse critique, quand la danse d’Afrique semblait abandonnée au consensus traduit en taux flatteurs de fréquentation.
Comment Kettly Noël s’y est-elle prise ? En dressant sur le plateau son bordel africain : Chez Rosette. Plutôt qu’un lieu matériel – un système de tubulures peine à soutenir les interprètes – cet endroit est social, collection de silhouettes et de gueules, croquis de prostituée, nymphomane, homosexuel dérivant, étudiants encore tendre, comptable handicapé physique. Il emprunte aux talents mêlés de circassiens, danseurs et comédiens, des blancs et des noirs ; parmi lesquels le cas emblématique et fascinant du chanteur et acteur haïtien James Germain, noir mais albinos (soit un drôle de vertige identitaire). Ce petit monde embrouillé y va de ses collisions, prouesses aériennes, explosions dansées, saynètes insolites. Mais une magnifique trame souterraine ponctue la représentation avec des figures d’alignements réitérées des danseurs, et leurs altérations, variations, traitements en lumières, etc.
Hormis ces repères, cette pièce déborde, dérape, a parfois un coup de trop dans le nez. Les bien pensants ne supportent pas qu’un duo entre la nymphomane blanche et le paraplégique noir s’y prolonge avec forte visibilité ; ne supportent pas plus l’interprétation vocale in extenso d’un orgasme, derrière un écran de draps. Mais pareils interdits mis sur la représentation relèvent d’on ne sait quel académisme. Et c’est manquer mille nuances et failles, qui animent ce monde grouillant, délibérément bordélique.
Dans Chez Rosette, les danseurs entament la pièce nus. De ce seul fait, pourra-t-elle même être jouée au Mali ? Ne vise-t-elle que le public européen ? Puis très vite ils se rhabillent. Et l’on croit voir ainsi expédiée de manière cinglante la fameuse affaire des danses nues de la Biennale de Madagascar, en laquelle tant d’experts européens avaient voulu résumer les enjeux de la modernité chorégraphique africaine. Puis Chez Rosette se termine par le funambulisme d’un jeune danseur arpentant le bord du plateau comme au risque de se casser la figure parmi les premiers rangs des spectateurs.
On ne saurait mieux incarner les tensions et périls de la scène chorégraphique contemporaine africaine. Aux spectateurs d’ici d’aller la rechercher surtout dans leur propre regard. En tous les cas, celle de Kettly Noël existe, nocturne et charnelle. Elle fait mal à certains yeux, qui voudraient tant que tout soit abouti.
Quelques lignes enfin pour évoquer, toujours ce samedi 28 juin, la classe inouïe d’Heterotopia, par William Forsythe et vingt danseurs acteurs, mêlés de près aux spectateurs, tous sur la scène géante du Corum. On y tord les mots et les corps. On y contredit toutes les convenances de la représentation. Il faut constamment s’y résoudre à ne saisir le spectacle que partiellement, accepter d’entendre un long texte dans une langue inédite privée d’intelligibilité littérale. On se réjouit de la hauteur cinglante de cette pensée plastique. On explore des espaces paradoxaux. On s’émerveille d’un niveau technique toujours éblouissant. Tout cela est dit relever du nouveau cours radical du grand maître américain d’Allemagne. Certes, l’événement est magistral, parfait, très exigeant. On le salue. Mais on y vibre peu. C’est que tout y est abouti, quand il s’agirait de tout déplacer.

> Montpellier Danse édition 2008 du 22 juin au 5 juillet.

Date de publication : 03/07/2008


Mots-clés : William Forsythe,Fuero(n),Chez Rosette
Inséré le : 03/07/2008 11:05
Le site du festival - http://www.montpellierdanse.com

Thèmes : danse contemporaine,