Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Stratégies du fossoyeur
P. Nicolas Ledoux à la galerie Magda Danysz jusqu’au 1er octobre
Chapeau : A la galerie Magda Danysz jusqu’au 1er octobre, les œuvres de P. Nicolas Ledoux ouvrent l’espace d’une autopsie inattendue : celle de l’art du XXe siècle. Mais le mort bouge encore.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : arts visuels
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Ledoux P. Nicolas artiste
Guillaume GESVRET rédacteur
petit_nicolas_ledoux.jpg ()
rectangle_ledoux.jpg ()
du 06/09/2008 00:00 au 01/10/2008 00:00
Salle : Galerie Magda Danysz
19, rue Emile Durckheim
01 45 83 38 51
Paris 75013 France (Ile-de-France)
Texte : Dessins saturés d’images-faites-mots et de mots-faits-images, tableaux sérigraphiés ou délégués à d’autres peintres, installations de peintures et peintures d’installation : dans la suite directe du collectif Ultralab™ auquel il participe depuis 2000, P. Nicolas Ledoux repousse l’éternel problème du statut de l’œuvre (de la signature, du plagiat) dans de nouveaux retranchements. Le « monde » de l’art devient ainsi le sujet de son œuvre : or, on sait que l’hommage rendu cache souvent la déclaration de mort implicite, la délimitation victorieuse d’une affaire (enfin) classée. P. N. Ledoux opère depuis cette zone dangereuse, réflexive et citationnelle, où l’art du XXe siècle est singulièrement mis en question (et à la question). Ce qui frappe toutefois immédiatement dans ces dessins à l’encre, collages, montages, reproductions diverses, c’est aussi une capacité inédite à mettre en crise les styles, les degrés de sens et les échelles. La question d’une existence de « l’art » comme monde séparée se pose ici avec un goût certain du décalage, et finalement, du travail plastique lui-même. Un jeu, donc, entre la tension conceptuelle et l’hétérogénéité baroque des formes,
« jeu de noms » et jeu de piste faits pour désorienter.
Deux étages de la galerie Magda Danysz présentent avant tout une majorité de dessins à l’encre : dans l’excès des formes et des signes confondus, c’est la description très graphique et quasi allégorique d’un « monde de l’art » qui s’esquisse. Une architecture impossible, faite d’ateliers en désordre, de sphères parallèles reliés et emplies jusqu’au moindre interstice par les « lieux communs » de l’art : galeries, maisons de collectionneur, ou encore citations poétiques ou philosophiques, entre deux tas de catalogues :
« Articuled-desarticulated »,
« je suis belle, ô mortel, comme un rêve de pierre », ou encore
« war + art = wart system », souvenir détourné des fantômes duchampiens (
a Guest + a Host = a Ghost)… Ce monde de références mis en sphère et en boîte, c’est à la fois
L’Enfer et
Le Jardin des délices, Jérôme Bosch passé au filtre dérisoire d’un graphisme délirant.
Car il s’agit bien de ça, délirer, lire et dé-lire l’art dit « contemporain ». P. N. Ledoux avoue volontiers son amour de la peinture, la vraie bonne peinture, celle de Gerhard Richter, Katharina Grosse, Bernard Frize ou Frank Stella. Premier hiatus ici, entre la forme dessinée,
comics pop proliférant, et la peinture glorieuse des artistes évoqués. Comme ceux de Duchamp, Beuys ou Picabia, ces noms sont partout, écrits en monstrueuses majuscules ou en pattes de mouches. Leurs œuvres sont plagiées, pastichées ou déformés, voire composées ici et là avec des références rock (
« the Beastie Beuys »), par ailleurs omniprésentes, et qui hantent le style volontairement brouillon, explosif et dissonant du graphisme. Artistes morts ou vivants, œuvres oubliés ou pas encore nées, c’est chaque fois la même découverte surprenante, et le même travail, ensuite, pour les retrouver dans les circonvolutions d’un espace saturé, presque illisible.
Où est Charlie ? puissance 1000. Quelques récurrences formelles cependant, comme ces boules à facette, ces petits nuages ronds qui s’élèvent, et ces yeux monstrueusement sortis de leurs orbites, autant de métamorphoses en cours de la « bulle du monde de l’art » ainsi métaphorisée et ironisée. Sans parler des bulles de BD qui flottent au hasard, dissociées de tout personnage et vidées de leur contenu : dans cette accumulation mi-burlesque, mi-pédante de références détournées, c’est le
fait même de citer qui s’exhibe avec ces bulles blanches. Elles aussi se reproduisent, comme des cellules vivantes, l’air de rien et dans une nudité à la fois étrange et ludique – « qui parle ? » et « de quoi ? », deux questions à déconcerter encore et toujours. Un blanc à remplir donc, comme ces papiers à lettres de grands hôtels exposés à l’entrée de l’exposition, et dont le statut d’objets « reproduits » ne se comprend qu’en s’approchant au plus près des en-têtes recopiés à l’encre. L’inverse même du ready-made : ces lettres sont des objets produits à nouveau, réécrits, redessinés, non
déjà produits. Et cependant, leur complétude d’objet d’art laisse ouvert l’espace d’une inscription à venir – même aussi désuète et désinvolte qu’un graffiti. Comme pour les bulles vides, le visiteur fait face à un espace paradoxal et contradictoire, évidé et à remplir – un espace
blank qui excède un instant la confusion massive des citations et re-productions.
Dérision générale ? Parodie plus subtile ? Interprétation graphique d’un discours très sérieux sur l’art ? A peine ces niveaux de lecture s’élaborent que P. N. Ledoux introduit de nouveaux hiatus, se risque à déjouer encore le regard et la compréhension. A l’intérieur des œuvres, mais aussi de l’une à l’autre : avec la série
Fontaines & Fountains (2005-2008) par exemple, six tableaux identiques de la pissotière de Duchamp ; six formats, donc six échelles différentes, où l’appréhension de « l’échelle réelle » se trouble et finit par s’oublier. Comme pour son
Exposition collective de 2001, Ledoux a fait réaliser ces tableaux par un autre peintre, Christian Boulicaut, puis les a installés sans les accrocher contre le mur de la galerie. Nouveau déplacement de perspective, et nouvelle discipline artistique : la peinture installée ou l’installation picturale. L’« objet » installé est très incertain ici : s’agit-il des tableaux eux-mêmes posés contre le mur ? Ou bien de la pissotière reproduit sur chaque toile, la peinture n’étant plus qu’un médium de reproduction, la machine d’un travail à la chaîne – ici tout en variation ? Ces « œuvres » indécises nous obligent à un déplacement constant, dans cette question posée comme dans l’espace réel des œuvres.
Dernière étape de l’exposition, le sous-sol accueille le visiteur dans la pénombre. Autour de lui, une frise composée d’une série d’
Origine du monde de Courbet, sérigraphiées en noir et renommées pour l’occasion
L’Origine de l’art (2008). Continent noir, le signe est clair, mais se complique quand apparaît la vidéo
Cremaster 15, a mix by PNL (2008), remix impressionnant de l’œuvre de Matthew Barney. Là encore, une collaboration où ne reste plus à P. N. Ledoux que le montage des morceaux choisis (et dépecés) : les effets visuels sont délégués à Mihai Grecu, et la musique alternativement à Sunn O))) et à Clair Obscur & Cocoon, pour deux versions consécutives de la vidéo. Entre son et image, stridence forcenée et modulation spectrale, cette association de mal-faiteurs nous donne à ressentir un mix d’une intense plasticité – métamorphose particulièrement réussie. Ultime contrepoint en fin de générique, une citation dans la citation, nous parle elle-même de citations « utiles en ces temps d’obscurantisme ». Qui parle dans cette conclusion ? Quel décalage repérer, par rapport à quel locuteur réel, à quel degré d’indirection ? Ultime hésitation pour un dernier pied de nez conceptuel. Ajouté aux autres, ce jeu imposé dans la mécanique du sens produit un empêchement (concerté) de l’interprétation, le renvoi implicite à d’autres supports et d’autres opérations. Une affaire de
stratégies en somme, et toujours au pluriel.
En déjouant une récupération post-moderne trop lourde, ces zones d’indétermination semblent accueillir, malgré tout, la possibilité d’une plasticité réinvestie et d’un nouvel espace de jeu. L’espace d’un risque, d’une création/dé-création/re-création permanente. L’espace d’une reconnaissance aussi, inquiète et comique à la fois – parce que sans cesse rejouée au bord du ratage, à la limite du monde de l’art. Si comme le dit P. Nicolas Ledoux,
« les seules peintures possibles sont en dehors de la peinture », l’aporie s’assume ici avec une grande vitalité. Hypothèse joyeuse d’un nouveau territoire, elle promet d’être plus riche en bifurcations que le plus labyrinthique des cimetières.
> P. Nicolas Ledoux, exposition à la Galerie Magda Danysz, Paris 11e, jusqu’au 1er octobre.
Crédit photos : courtesy galerie Magda Danysz.
Date de publication : 17/09/2008
Mots-clés : plagiat,peintures,installations,dessins,citations,signature,ultralab,
Inséré le : 17/09/2008 14:01
Le site de la galerie Magda Danysz -
http://www.magda-gallery.com
Thèmes : arts visuels,