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Avec Sarkozy, apprenez le caniveau
De Tzotzil Trema à Philippe Val
Chapeau : Exceptionnellement cette semaine, Philippe Val confie à mouvement.net son éditorial paru dans
Charlie Hebdo du mercredi 9 octobre 2002.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Apparence :
Tzotzil TREMA rédacteur
Philippe VAL rédacteur
Texte : Voilà, je suis bien embêté cette semaine, ma tumeur au cerveau me prend la tête (littéralement), et sur les conseils d'un ami naturopathe, je prends le large quelques jours, dans le Massif central, pour une cure intensive de verveine du Veley. Et, accessoirement, pour y poursuivre l'enquête romanesque que je vous ai promis sur le hold-up électoral de Jacques Chirac à la dernière présidentielle.
Dans l'intervalle, je cède ma plume à Philippe Val. Je vous ai déjà confié qu'à mes yeux, ses textes dans
Charlie Hebdo en font le plus grand éditorialiste de la presse française. Celui de la semaine dernière (daté du 9 octobre 2002) est un modèle du genre. Seul regret: c'est un texte que j'aurais aimé écrire. Bonne lecture et à bientôt.
Tzotzil Trema
Avec Sarkozy, apprenons le caniveauQuand, la semaine dernière, une «fuite» avait permis au
Monde de révéler le contenu du projet de réforme du Code pénal et du Code de procédure pénale élaboré par le ministère de l'Intérieur tout le monde a compris la manœuvre. Le ministère diffuse un projet ultra-répressif ou se scandalise. Tout juste si Le Pen ne brandit pas les droits de l'Homme pour protester. Les chiffons rouges étaient bien visibles, la pénalisation des parents d'enfants qui sèchent les cours, par exemple... Les commentateurs laissent tous entendre que, sous peu, on ressortira le même projet, amputé des articles qui ont suscité le plus de scandale. Comme les réserves d'indignation ne sont inépuisables ni en intensite ni en temps, le même projet, à peu de chose près mais légèrement amendé, ne révoltera déjà plus que les professionnels: éducateurs, professeurs, magistrats, gardiens de prison... Le gros du public est retourné devant «C'est mon choix». Il s'est déjà indigné une fois sur un truc, il ne va pas remettre ça sur la même chose en moins grave huit jours plus tard. Le gouvernement compte là-dessus.
Ce qui est incroyable, c'est que, toute la presse ayant supputé une manœuvre gouvernementale des plus grossières, on se dit: le coup est déjoué. Sarkozy va remballer sa camelote et s'y prendre autrement pour nous la fourguer une autre fois. Eh bien non. Exactement une semaine plus tard, c'est
Le Figaro, cette fois, qui s'est trouvé devant le robinet au moment où il y avait une fuite. À croire que le ministère de 1'Intérieur est équipé d'un robinet qui fuit devant lequel une queue de journalistes est organisée, avec barrière métallique et service d'ordre pour surveiller les resquilleurs. Hep là,
France-Soir, vous étiez derrière
Le Figaro! La prochaine fuite sera pour vous, mais regagnez votre place! Il faudra qu'on se renseigne, à
Charlie, parce qu'on n'a jamais été invités à faire la queue devant le robinet. Bref,
Le Figaro «révèle» donc, le 3 octobre, que, cette fois, c'est le projet qui est présenté au Conseil d'État qu'il publie dans ses colonnes. Et, comme prévu, on a gommé, çà et là, les dispositions qui risquaient de choquer la frange gauche du Front national. Cette fois-ci, ce n'est pas de l'hypothèse, c'est du solide, du qui va rester... Et, comme prévu, tout le monde dit ouf parce que cette fois c'est toujours énorme, mais sans plus.
Et maintenant, analysons la formidable habileté de ce gouvernement berlusconien.
L'intelligence supérieure qui force le respect de l'opinion et qui fait grimper le mercure des sondages de Sarkozy et Raffarin. L'étonnant, ce n'est pas tellement leur talent de communicants, c'est que, malgré l'incroyable stupidité de leur manœuvre -faire très gros dans un premier temps, puis ensuite reculer d'un petit pas pour calmer tout le monde-, elle fonctionne à merveille. Sarkozy table sur le fait qu'au fond la majorité souhaite cette répression, ou s'en accommode, ou s'en fout. Il sait que la majorité des protestations sont des protestations de principe dont il sait qu'il est nécessaire qu'elles s'expriment un peu pour mieux s'écraser ensuite. Et ça marche. On ne peut être dupe de telles manœuvres idiotes, enfantines qu'en étant soit profondément abruti, soit secrètement consentant.
Ça relève du fameux syndrome de Stockholm. D'abord, on dit à l'otage qu'on va l'assassiner Puis, finalement, on l'attache six mois dans une cave, on descend tous les jours lui apporter de l'eau et du pain moisi, et de temps en temps on lui pisse dessus. Et l'otage rend grâces à son tortionnaire de le laisser en vie. Puis, si l'otage est libéré un jour, il faudra le soigner pour qu'il se débarrasse de l'affection qu'il porte à ses geôliers.
De même, au temps de Pinochet, au Chili, des suppliciés recevaient la visite d'un militaire ou d'un flic très gentil qui les rassurait et qui les faisait craquer alors qu ils avaient résisté aux tortures les plus brutales. En moindre, la vieille tactique du méchant et du gentil gendarme relève de la même méthode de l'alternance de la peur et du réconfort pour briser les résistances. Dans ces cas, les victimes n'ont pas le choix. Mais lorsque aucun danger ne nous menace directement, marcher à de telles grossières manipulations montre une confondante bêtise. Et un confondant mépris pour nous de la part de ceux qui nous bernent, en sachant que l'on sait que l'on est bernés, mais en tablant sur le fait qu'on préfère être trompés que d'entrer en conflit. C'est le mécanisme même de la perversité.
Qui, possédant deux sous de matière grise, qu'il soit de gauche ou de droite, peut ignorer qu'un mendiant ne mendie ni par choix, ni par plaisir? On ne dort dans la rue -à part quelques rares exceptions qui relèvent davantage de la légende que de la réalité- que par brutale nécessité. Qui ignore que des jeunes qui zonent dans des cages d'escalier le font parce qu'ils n'ont pas d'autre endroit? Qui peut penser une seconde qu'on choisit librement de se prostituer? Qui ignore que les nomades préféreraient camper dans des endroits autorisés? Qui ignore que les squatteurs préféreraient avoir un appartement avec l'eau et l'électricité et vivre sans la crainte quotidienne d'une expulsion? Toutes ces situations existent pour l'unique raison que l'écrasante majorité de ceux qui s'y trouvent y sont contraints par les circonstances, et en aucune façon du fait de leur volonté. Or les dispositions prévues par les textes sarkoziens ont ceci de nouveau qu'elles vont totalement à l'encontre de 1'esprit du droit pénal: elles punissent, non pas un acte délibéré, non pas un délit accompli en toute conscience, mais une situation misérable. La noblesse du législateur réside dans le soin qu'il prend à sanctionner les causes afin de faire disparaître les effets. Le législateur d'en bas, c'est-à-dire le législateur de la bassesse, cède à la lâcheté de confondre les causes et les effets dans le même opprobre. Punir la misère en «communiquant» sur la confusion des causes et des effets de la misère est une très vieille histoire. Comme par hasard, elle est remise au goût du jour par ceux qui ne cessent de se réclamer de la modernité, tout en qualifiant d'archaïques les idées qui ne sont pas les leurs.
Dans le protestantisme tel qu'il s'exprime dans les pays anglo-saxons, celui qui souffre est en faute. Il n'y a pas pire maladie de la société que cette condamnation préalable de celui qui est en dessous de soi dans l'échelle sociale.
Parallèlement à cette régression politique, on assiste à d'étranges manifestations dans le monde des lettres. J'ignore ce qu' écrit Houellebecq, et la lecture de ses interviews n'a pas déclenché chez moi la moindre curiosité. Mais qu'on lui ait fait un procès parce qu' il a dit du mal de l'islam est insensé. Dans un pays laïque, on peut dire du mal des religions, car cela n'entraîne en aucune façon un mépris pour les hommes. On peut même dire que les dieux sont des cons, si l'on veut. Le jour où les dieux se manifestent, prouvent qu'ils existent et qu'ils souffrent, et qu'ils se dotent d'une association autorisée à intenter des procès à qui les diffame, on discutera, en attendant, on doit laisser les incroyants penser et dire du mal de ce qu'ils considèrent être des fables. Je n'ai pas lu non plus le livre
Rose bonbon. Mais il y a écrit dessus: roman. C'est clair et net. Ça veut dire fiction. Invention. La création de fiction est un droit fondamental de l'être humain, non? Si la littérature ne contenait pas tant de crimes, il y en aurait sans doute beaucoup plus dans la réalité. Si le public n'est plus capable de faire la différence entre une fable et la réalité, il faut être conséquent. Il faut promulguer une loi qui nous renvoie tous à l'école afin qu'on y apprenne la différence entre la cigale de La Fontaine, qui parle comme vous et moi, et les cigales dans la nature, qui ne s'expriment qu'en frottant leurs cuisses contre des petits résonateurs qu'elles ont sur l'abdomen...
Finalement, l'action de ce gouvernement est parfaitement adéquate à ce double mouvement de la société: produire des fictions -littéraires ou médiatiques- correctes, lisses, idiotes mais propres, et laisser filer la réalité vers l'horreur. Quand la littérature doit ressembler à un traité de morale, c'est la réalité qui se met à ressembler à du Dostoïevski.
Philippe Val
Charlie Hebdo, daté du 9 octobre 2002
(texte reproduit avec l'aimable autorisation de Philippe Val)
Date de publication : 16/10/2002
Mots-clés : censure, polémique, pouvoir, extrême-droite
Inséré le : 15/10/2002 00:00
Thèmes : littérature, politique, politique générale, politiques culturelles,