Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
« Tout est culture, ou presque »
Entretien avec Alain Brossat
Chapeau : « Et vous », « Spectacles », « Rendez-vous », « Loisirs »... Autrefois fièrement accrochés au fronton des pages grises de nos quotidiens, les mots Art et Culture ont disparu en quelques années. La critique d’art se trouve désormais coincée entre les photos d’un défilé haute-couture, les résultats des essais du dernier coupé et un bavardage de starlette...
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : propos recueillis (Mots-clés : )
Genre Ressource : texte d'analyse
Genre Agenda : politique
Apparence :
Alain Brossat philosophe
Gwénola DAVID rédacteur
petit_critique2.jpg ()
rectangle_critique2.jpg ()
Texte : « Tout, ou presque, est culture », dites-vous.... Il faut abandonner l’idée que la culture serait, aujourd’hui comme hier, un domaine de distinctions particulières, associé à l’intelligence, à l’émancipation, à la capacité critique. La culture est de nos jours, et tout particulièrement dans un pays comme le nôtre, un moyen de gouverner les vivants – elle est l’une des composantes essentielles d’une biopolitique globalisée, au même titre, disons, que le sanitaire ou le sécuritaire, elle est l’élément, toujours plus efficace, d’une police général du vivant. On gouverne à la culture, dans les démocraties contemporaines, comme on gouverne à la prise en charge sanitaire et à la veille sécuritaire, ce qui se nomme communément « culture », dans ce type de configuration, est un dispositif spécifique de mise en forme du vivant humain. Le propre du gouvernement des populations, dans nos sociétés, est d’en appeler sans cesse à des technologies nouvelles, à des innovations incessantes, de s’expérimenter sans fin, ne pouvant manifestement plus faire fond sur les vieilles recettes de la souveraineté ou des disciplines. On va donc gouverner toujours davantage à la médicalisation de la société (le paradigme de la « santé globale » et du « droit à la vie »), à la gestion des risques et des peurs (le paradigme de la « sécurité ») et aussi, de plus en plus, à la « culturisation » des populations (le paradigme de l’ « annone culturelle », aussi nécessaire à chacun que l’air qu’il respire).
La « culturisation » de nos sociétés suppose un processus de radicale indifférenciation et de dé-hiérarchisation ; la sphère des « biens » culturels s’étend sans fin, elle est une sorte de plasma, de ciment liquide qui contribue puissamment à « faire tenir ensemble » les segments disjoints de nos sociétés, elle est un puissant principe agrégateur qui « rassemble » les chefs d’œuvre de la peinture exposés au Louvre, les vins de Bordeaux, le yoga et les séries TV. La puissance du motif culturel aujourd’hui tient à son installation à l’intersection des logiques du marché (elle est, pour l’essentiel, « marchandise ») et de la dimension la plus avantageuse du gouvernement des vivants (une marchandise… « pas comme les autres »). Le gouvernement
à la culture, en effet, jouit de cet immense bénéfice d’être furtif, c’est-à-dire de se dérober en tant que forme, mode et procédure de gouvernement – il apparaît comme un moyen de promotion, d’occupation, d’amélioration - d’optimisation de la vie - différencié mais non hiérarchisé, proposant des « biens » et des « produits » adaptés aux différents publics auxquels il s’adresse. Il demeure, pour l’essentiel, imperceptible en tant qu’élément d’un pastorat intelligent visant à rendre la population gouvernable sur un mode tel que celle-ci n’éprouve aucune mainmise ou emprise subie ou contrariante, de manière à réduire autant que faire se peut la part de l’ingouvernable.
Date de publication : 25/09/2008
Mots-clés : culturel,art,politique culturelle,biopolitique,
Inséré le : 25/09/2008 12:55
Thèmes : culture,