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Nouvelles cordes sensibles
Thee, Stranded Horse en tournée française
Chapeau : A l'occasion de la tournée française de son projet Thee, Stranded Horse en janvier (avec Matt Elliott), Mouvement.net vous propose de relire l'entretien croisé entre Yann Tambour et le Malien Ballaké Sissoko, maître de la kora (instrument qui constitue le socle de la folk music intemporelle de Thee, Stranded Horse), publié dans le numéro 40 de
Mouvement.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Genre Agenda : musique
Apparence :
Rubrique : Le Vrac
Ballaké SISSOKO musicien
Yann TAMBOUR musicien
David SANSON rédacteur
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du 09/01/2009 00:00 au 09/01/2009 00:00
Arras 62000 France (Nord-Est)
du 21/01/2009 00:00 au 21/01/2009 00:00
Dijon France (Est)
du 23/01/2009 00:00 au 23/01/2009 00:00
Metz 57000 France (Nord-Est)
du 24/01/2009 00:00 au 24/01/2009 00:00
Lyon France (Est)
Texte : C’est à l’écoute des premiers pas scéniques et discographiques de Yann « Encre » Tambour avec son projet Thee, Stranded Horse (« Toi, cheval échoué »), dans lequel il laisse éclater sa nouvelle passion pour la kora, et à la découverte tardive, parallèlement, du miraculeux album Deli de Ballaké Sissoko, qu’est née l’envie de faire se rencontrer ces deux musiciens(1). Envie de savoir pourquoi le jeune musicien parisien, qui, avec son projet Encre, commençait à passer maître d’un croisement à la fois cérébral et sexuel entre post-rock, électronique et chanson, en est venu à se prendre de passion pour un instrument qui a chamboulé son approche de la musique. Envie de comprendre comment l’un des maîtres de la kora mandingue, en multipliant les rencontres avec des musiciens de tous horizons, est en train de révolutionner les habitudes musicales de son pays. Envie de confronter les points de vue de deux musiciens issus de traditions musicales bien différentes, mais qu’ils essaient chacun de dépasser par la grâce d’un même instrument. Envisageant la kora en autodidacte, Yann Tambour s’en sert pour tracer les contours d’une sorte de folk utopique (
« amnésique », est-il écrit sur sa page Myspace), où les sonorités mandingues rappellent l’esprit des guitaristes de la préhistoire du folk américain, faisant confluer les sources du Mississipi et celles du fleuve Niger. Ballaké Sissoko, héritier d’une lignée de virtuoses et de griots, s’attache à conjuguer la kora au présent, pour en faire sortir l’instrument du cadre griotique et se revendiquer, avant tout, artiste.
D. S.
Entretien / Ballaké, certaines biographies affirment que vous avez été initié à la kora avec votre père, Djelimady Sissoko, tandis que selon d’autres, vous auriez appris à en jouer en cachette, car votre père vous destinait à une carrière de fonctionnaire ou d’avocat. Quelle est la vraie version ?Ballaké Sissoko : « En fait, mon père n’est pas allé à l’école, et il voulait que je commence par faire des études, afin d’essayer de faire autrement, pour pouvoir choisir… Il savait que je voulais devenir artiste, il me voyait bien jouer de la kora, mais il voulait que je fasse des études avant de m’y attacher. Mon père est mort en 1981, j’avais treize ans. J’étais le premier garçon de la famille, et c’était à moi de prendre sa succession. J’ai donc dû quitter l’école, et j’ai intégré l’Ensemble instrumental national du Mali… Cela dit, mon éducation musicale est naturelle, puisque dans ma famille, de tout temps, du côté paternel comme du côté maternel, il n’y a jamais eu autre chose que la kora. Mon père et celui de Toumani Diabaté sont venus ensemble de Gambie pour s’installer au Mali. Ils font partie des quelques dynasties de griots – avec les Kouyaté, Kamisoko, Tounkara… –, qui se sont divisés les rôles et les instruments. Donc, je suis griot, mais… en fait, je travaille maintenant plus comme artiste que comme griot. En Afrique, quand tu dis aux gens que tu es artiste, ils pensent bêtement que tu veux dire griot. Or, ce n’est pas ça. Dans notre tradition, le griotisme s’intègre dans nos coutumes : le griot intervient dans les mariages, les baptêmes, mais pas du tout pour des “concerts” – ou alors, improvisés, sur place. J’évolue aussi dans ce cadre-là, mais, en général, je travaille plutôt de manière artistique : dans l’échange avec d’autres traditions et d’autres cultures musicales. Autrefois, on disait que le griot, c’était celui qui jouait la kora – ou le
ngoni [
guitare à quatre cordes, Ndlr.], ou le balafon. Mais pour moi, ce genre de séparations est obsolète. Dans le temps où nous sommes, ce qui doit pousser à jouer de la kora, c’est l’amour.
Yann Tambour : « A partir de quand, justement, des gens ont-ils osé jouer “artistiquement”, sans appartenir à une lignée de griots ?
B.S. : « Au Mali, depuis dix ou quinze ans à peu près. De plus en plus de gens développent leur propre façon de jouer – ce n’est pas toujours tout à fait maîtrisé, mais ça peut être bon aussi. Ce qui fait la différence, c’est que quand tu es griot et quand tu chantes, au Mali, on te donne de l’argent ; alors que si tu n’es pas griot, tu peux chanter, mais tu ne peux pas accepter d’argent…
Y.T. : « Penses-tu que Toumani et toi avez contribué à décomplexer un peu la musique malienne ?
B.S. : « Oui. Découvrir, à la télé, nos projets en dehors du Mali, voir que l’on pouvait faire de la musique sans être griot, a sans doute servi de révélateur.
Comment vous est venu ce désir de rencontrer d’autres musiciens, de sortir la kora de la tradition griotique ?« Il m’a suffi de regarder l’histoire pour avoir envie de faire sortir l’instrument de sa caserne. J’ai toujours voulu faire des échanges. Apporter quelque chose, en retirer autre chose. Certains prétendent que la kora, c’est limité : mais pour moi, cela dépend des capacités de l’interprète.
Y.T. : « A mon avis, c’est souvent une réflexion occidentale que de penser que la kora est un instrument limité. Si tu réfléchis à l’occidentale, quand tu vois l’instrument, tu te dis que les notes et les gammes sont assez figées. On n’en change pas aussi aisément que sur un piano ou une guitare, par exemple. Mais la question n’est pas là. La kora n'est pas seulement une histoire de notes : c'est affaire de fluidité, d'instant. Ce qu’il y a de vrai et d’illimité, justement, dans la kora, c’est qu’il n'y a pas de métrique fixe, ça laisse une plus grande part expressive. Pour ma part, j’ai trouvé une technique pour pouvoir changer de gamme un peu quand je veux : je joue de la kora et de la guitare en même temps, la guitare à droite, dont je contrôle l’accordage avec un capodastre, et la kora à gauche, sur un pied elle aussi, comme si j'avais un autre pan de cordes. Cela peut donner des choses un peu blues, un peu pentatoniques.
B.S. : « Je ne sais pas lire la musique, mais il suffit de me donner les notes. Lorsque je joue avec les musiciens indiens, par exemple, je m’accorde de manière à pouvoir ensuite, en tâtonnant, trouver ce qui, sur leur gamme en quarts de tons, va pouvoir sonner. Si tu as la maîtrise, une pratique suffisante, tu as cette science-là, de pouvoir faire le chant… J’ai joué aussi avec des musiciens du Nord du Mali, qui ont plein de mélodies qui ne sont pas des mélodies mandingues. Et à Royaumont, j’ai fait un projet avec Nahawa Doumbia, un chanteur wassoulou [
région englobant le sud du Mali et le nord de la Côte d’Ivoire, et peuplée par les Peuls, Ndlr.] qui chante accompagné d’une
kamal ngoni [une guitare à six cordes, Ndlr.], et suivant une gamme pentatonique : au départ, il disait que la kora était un instrument mandingue, il ne voulait pas chanter, j’ai dit qu’il suffisait d’essayer… et on l’a fait, avec une kora à la place du
kamal nogni… Mon but, c’est d’essayer de concerner toute la nation, de faire apparaître des “n½uds”. J’ai toujours voulu écrire un livre sur ce sujet, présentant ma “philosophie”, toutes les choses que mes différents échanges avec des musiciens européens, asiatiques, etc., m’ont permis de comprendre. Pas un traité d’interprétation, mais un livre qui exposerait un peu la technique de jeu, pour que tout le monde, parmi les nouvelles générations, puisse s’en servir. Au Mali, on a une centaine de répertoires, de multiples gammes –
saouta, tomora, silaba, etc. –, et du jour au lendemain, cela peut varier, et donc vite devenir incompréhensible, d’autant que beaucoup de gens, au Mali comme en Afrique, ont tendance à vouloir réécrire l’histoire… Alors qu’au fond, c’est un seul et même langage.
Votre rôle de griot vous assigne-t-il à certaines obligations ?« C’est quelque chose de typiquement Malien. Dans ce cadre, on joue, et on développe la musique par rapport au public qui danse et qui parle. C’est la capture d’un instant, pas quelque chose que l’on réfléchit, ça se pratique dans l’immédiat, d’un seul coup.
Y.T. : « C’est précisément ce qui m’a fasciné dans la kora. C’est un instrument dont le son permet d’avoir une fluidité, quelque chose qui épouse le moment présent. Quand tu écoutes la kora jouée par des Maliens, tu as le sentiment qu’elle est à l’écoute de l’instant. C’est pour ça que j’ai voulu en jouer. Les Occidentaux ont cette espèce d’obsession du paramétrage. Et ce qui est magnifique avec la kora, c’est que quand tu tiens cet instrument entre tes mains, tu ne peux pas lui mentir. Il faut être complètement libre avec soi-même pour pouvoir en jouer. Parce que si l’on commence à essayer de trop
exécuter les choses, cela ne va pas sonner. C’est très bizarre… Chez moi, la kora a remis en question plein de choses : ma manière de composer, de jouer de la guitare, d’utiliser l’informatique – j’ai même arrêté de travailler sur ordinateur, hormis pour m’enregistrer… Avant, j’avais le réflexe d’aller vers quelque chose de très construit, écrit : la kora m’a libéré de cela. Il y a quelque temps, j’ai fait une pièce pour cordes d’environ quarante-cinq minutes, qui doit sortir sur un label norvégien, et dans laquelle j’ai essayé, justement, de ne pas perdre de vue cette notion d’immédiateté, d’instant…
B.S. : « La kora est le seul instrument qui te permette de faire à la fois la basse, les médiums et les aigus. A partir du moment où tu as la maîtrise, tu peux improviser à partir de n’importe quel thème ; quand il y a l’ambiance, tu peux jouer avec le public…
Y.T. : « La première fois que j’ai vu jouer un quatuor malien, ce qui m’a fasciné, c’est d’abord la générosité. J’étais sidéré de voir des gens venir improviser quelque chose, chanter, danser, donner de l’argent… Dans ces concerts, il y a toujours quelque chose qui se passe avec le public. Dans la salle, les gens participent et, tout d’un coup, ils sont pris par le truc, et même toi, en tant que spectateur habitué à rester dans ton coin, tu as envie de participer… Et il y a aussi, comme le décrivait Ballaké, une histoire de “don” : une vraie communication, une vraie attention des gens sur scène portée sur ce qui se passe dans la pièce, la manière dont ils vont être perçus, ressentis. Dans la kora, il n’y a pas un côté uniquement démonstratif, et c’est justement ce qui m’a fasciné. Lorsque je fais des concerts, j’essaie d’instaurer des poses, je joue avec le silence, pour le faire peser et voir comment réagissent les gens que j’ai en face de moi. C’est pour cela que j’ai voulu mûrir le prochain album de Thee, Stranded Horse en tournant beaucoup : pour trouver la bonne forme des morceaux, essayer de voir dans quelle mesure ils se justifient, comment ils respirent par rapport à un public…
Ballaké, votre femme, la chanteuse Mama Draba, est griote elle aussi…B.S. : « Oui, mais de Ségou
[la quatrième région du Mali, à environ 250 kilomètres de Bamako, Ndlr.]. Avant de me rencontrer, elle se limitait à faire la musique griotique, et c’est moi qui l’ai fait évoluer un peu. Je l’ai encouragée à ne pas se limiter à l’histoire mandingue, mais à parler aussi de ce qui se passe partout dans le monde, à donner des conseils, qu’il s’agisse d’amour ou de l’actualité : pas simplement le passé, mais surtout le présent, et beaucoup le futur… Cela dit, ce sont surtout les instrumentistes qui ont beaucoup évolué par rapport à la tradition mandingue. Du côté des chanteurs, des conteurs, les choses ont moins bougé. Au Mali, quand tu fais un morceau instrumental, tu n’as pas de fans, les gens n’écoutent pas ce que tu joues. Il faut qu’il y ait des paroles… J’essaie toujours d’adapter le répertoire au public. Mais moi, je ne chante jamais, je ne parle pas non plus. Mon père le faisait. Moi, je suis encore trop jeune, je ne fais pas ça… et je ne pense pas que je le ferai un jour. Ce que je sais, je l’exprime par la mélodie. C’est ça, ma passion.
Comptez-vous transmettre à votre fils ce que votre père vous a transmis ?« Ce sera à lui de choisir. Et je ne sais pas s’il voudra continuer. Autrefois, chaque soir, il y avait une assemblée traditionnelle, avec des instrumentistes, des gens qui parlaient. Mon père jouait, parlait, racontait l’histoire, sa femme chantait... C’était beau ! Aujourd’hui, avec les amplis, les sonos dans la rue, tout a changé, et la nouvelle génération est moins “patriotique”, plus métissée. Lors des mariages, on préfère rester entre amis plutôt que d’inviter des griots… Mais la conservation de cette tradition, c’est aussi une question politique, économique. Le seul moyen de subsistance des griots, c’est l’argent que les gens leur donnent. Or, le gouvernement malien – qui, de toute façon, ne pense qu’à conserver ses privilèges – trouve que c’est du gaspillage… Etre griot, aujourd’hui, à mon avis, n’a plus vraiment de sens. »
Propos recueillis par David Sanson
1. Entre-temps, on apprendra que le festival Tribu, à Dijon, a eu la même idée, et invité
les deux artistes à se retrouver pour une création en concert (le 2 juin dernier). Thee, Stranded Horse en tournée française (avec Matt Eliott) : le 9 janvier à Mont Saint-Eloi/Arras (Auberge de l'Abbaye), le 21 à Dijon (Galerie des Trois Pignons), le 22 à Orléans (Atelier), le 23 à Metz (L'Arsenal, avec Matt Eliott et Psykick Lyricah) et le 24 à Lyon (Grrrnd Zero).D. S.
Date de publication : 07/01/2009
Mots-clés : griot,Ballaké Sissoko,Djelimady Sissoko,la kora,Mama Draba,Thee, Stranded Horse
Inséré le : 07/01/2009 13:01
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