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Recomposed

Carl CRAIG & Moritz VON OSWALD

Chapeau : Pour le nouveau volet de sa série « Recomposed », le label Deutsche Grammophon a invité deux figures phares de la scène électronique, Carl Craig et Moritz von Oswald, à revisiter un disque dirigé par Herbert von Karajan : des œuvres de Ravel et Moussorgski se trouvent ainsi soumises à une série de traitements dont la subtilité permet au projet de dépasser le simple exercice de style.
Date : Label/Distributeur : Deutsche Grammophon/Universal

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : compte-rendu (Mots-clés : )

Genre Ressource : compte rendu

Genre Agenda : musique

Apparence :

Rubrique : CD de la semaine

Carl Craig musicien electronique
Moritz VON OSWALD musicien electronique

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Texte : Faire se rencontrer la musique « classique » et les musiques « actuelles » (deux dénominations aussi douteuses l’une que l’autre) est une entreprise toujours délicate, et souvent infructueuse. Question de méconnaissance mutuelle, il faut bien le dire, dû à un manque de curiosité réciproque, qu’il s’agisse des artistes ou du public (et c’est d’autant plus malheureux que l’on aimerait tant, pour y avoir soi-même éprouvé tant et tant de joies, que des fanatiques de rock un peu curieux puissent assister, une fois dans leur vie, au concert d’un quatuor à cordes, et constater que la puissance et l’émotion qui se dégagent d’une telle formation n’ont rien à envier au plus intense des concerts amplifiés). Question, aussi, de méthode. Dans le domaine de la musique « vivante », les choses sont peut-être plus faciles, grâce aux efforts de festivals tels que Why Note? (Dijon), les 38e Rugissants (Grenoble), Présences électronique (Paris) – même si la segmentation des publics, la difficulté de les faire se mélanger, reste tout de même un écueil de taille. Au disque, en revanche, beaucoup plus rares sont les tentatives qui ont abouti. C’est là où la méthode intervient.

L’adaptation reste un genre difficile, où l’on compte, pour une réussite (citons la courageuse tentative de D’un siècle à l’autre, CD invitant des représentants de la scène française actuelle – Marie Modiano, Daphné, Franck Monnet, etc. – à puiser dans le répertoire de la mélodie française), une écrasante majorité de projets crossover aussi rapidement bâclés que massivement marketés. Même les projets d’orchestration de morceaux rock ou électro (la collaboration par exemple entre l’orchestre du London Sinfonietta et le label Warp) ne servent souvent qu’à dévoiler cruellement le simplisme de compositions que ces orchestrations dépouillent d’une de leurs dimensions principales : la production – cette production aujourd’hui, à l’heure où tant de musiciens utilisent le studio comme un véritable instrument, indissociable du processus de composition. On ne parlera pas des pastiches, de tous ces CD uniquement à servir de tapisseries sonores dans les bars branchés. Les projets de remixes, enfin (de Steve Reich à Pierre Henry), dépassent rarement le stade de l’anecdote – comme dans la pop, la version originale reste le plus souvent plus intéressante que la version remixée – et s’apparentent finalement davantage à des compilations de sampling autorisé.

Les projets les plus réussis sont finalement ceux qui émanent des artistes eux-mêmes, et traduisent une véritable sensibilité, une connaissance intime de ces musiques. Dans le domaine des musiques « écrites », les tentatives de compositeurs tels que Fausto Romitelli, Pierre-Yves Macé, Wolfgang Mitterer ou François Sarhan, intégrant les instruments ou les techniques de production du rock à leur écriture intrumentale, les efforts d’ensembles tels que Musiques Nouvelles ou Zeitkratzer sont le fait de musiciens ayant une vraie curiosité de toutes les musiques, et une profonde affinité avec elles. Dans le rock, le développement du rock instrumental a vu éclore au cours des années 1990 une foule de formations érudites et sensibles dont le « rock de chambre » n’a parfois rien à envier aux œuvres des compositeurs « savants » (The Rachel’s, Clogs aux Etats-Unis, Max Richter en Allemagne, Astrïd ou Colleen en France). Et, dans le vaste domaine des musiques électroniques, les tentatives les plus convaincantes ont souvent été le fait de musiciens utilisant le patrimoine classique de manière citationnelle (des pionniers du sampling – Karl Biscuit, The Young Gods, FM Einheit, Holger Hiller – jusqu’à Murcof aujourd’hui) ou comme texture « mémorielle », la faisant affleurer comme une empreinte (Philip Jeck, William Basinsky, etc.).

La réussite du nouveau volume de la série « Recomposed » initiée par Deutsche Grammophon (DG) à partir d’un principe simple – confier à un musicien de la scène électronique le soin de remixer un extrait du catalogue de la plus prestigieuses des firmes de disques classiques – tient sans doute au fait que celui-ci, au final, se rapproche de cette dernière catégorie : la forte personnalité de ses deux auteurs permet en effet à ce disque de s’éloigner du simple album de remixes pour proposer une sorte de jeu avec la mémoire, et une vraie relecture d’un disque phare du catalogue DG.

En l’occurrence, un album regroupant, sous la baguette de Herbert von Karajan dirigeant « son » Orchestre Philharmonique de Berlin, deux sublimes partitions de Ravel (L’Heure espagnole et l’inévitable Boléro) et sa plus fameuse orchestration : celle des Tableaux d’une exposition, originellement composés par Moussorgski pour le piano. Un choix qui est celui de Moritz von Oswald, dont on rappelle qu’il est l’une des figures centrales de la scène électronique berlinoise (que ce soit en solo sous le nom de Maurizio, à la tête du label Basic Channel ou avec Mark Ernestus au sein du duo de dub électronique Rhythm & Sound). Invité par DG, après Matthias Arfmann ou Jimi Tenor, à livrer sa propre vision de ce processus de « recomposition », Moritz von Oswald a aussitôt envisagé ce projet de manière collaborative, et sollicité Carl Craig (enfant prodige de la fameuse scène techno de Detroit, que la Cité de la Musique conviait cet automne à un projet confrontant des relectures orchestrales de ses morceaux à des œuvres de Steve Reich et Bruno Mantovani) pour le mener à bien à quatre mains.

Il faut préciser que les deux musiciens ont eu la chance, pour leur travail, de disposer des pistes séparées de l’enregistrement original. Le fait de pouvoir traiter chaque partie instrumentale (ou groupe d’instruments) individuellement leur a permis de rentrer dans l’intimité de ces trois partitions. Comme le détaille le très intéressant texte de présentation figurant dans le livret, Moritz von Oswald a pu ainsi prélever au sein de ces bandes un certain nombre d’extraits qu’il a mis en boucle : ces samples, traités comme autant de leitmotive, ont servi de base à des développements opérés parfois à distance (par le biais de ces échanges de fichiers que permettent les nouveaux moyens de communication numériques), le plus souvent en direct, lors d’improvisations en studio, à Berlin ou Detroit, pour lesquelles les deux musiciens n’ont pas hésité au besoin à utiliser de « vrais » instruments (contrebasse, percussions…).

Le résultat est d’autant plus intéressant qu’en dehors de sa cohérence musicale (ces six Mouvements, auxquels s’ajoutent une Introduction et un Interlude, s’écoutent comme une seule et longue plage d’un peu plus d’une heure, planante et hypnotique), il constitue à la fois une leçon de musicologie et un cours sur les techniques de studio contemporaines. Leçon de musicologie, dans la mesure où, en jouant du multipistes, le duo passe véritablement au scanner les partitions : là pour permettre d’en découvrir tel ou tel détail, ailleurs pour jouer avec leurs statuts de « tubes » de la musique classique : le passage, un peu crispant à l’écoute (les Mouvements 1 et 2) où sont associées les célèbres triolets de caisse claire du Boléro et les non moins fameuses trompettes du sixième mouvement (Samuel Goldenberg et Schmuyle) des Tableaux est ainsi une manière d’entendre différemment ces partitions. Tout au long du disque, Moritz von Oswald et Carl Craig déploient un système d’échos qui est finalement proche, par le mécanisme qu’il met en branle, des « paysages accidentés » sculptés par le platiniste Philip Jeck (1)… Leçon de musicologie, ensuite, en ce que ce disque permet discrètement de se rappeler – à force de l’entendre partout, on l’aurait presque oublié – la dimension radicale du Boléro : œuvre « vide de musique» selon Ravel lui-même, inspiré par les martèlement des usines d’Ile-de-France, cette partition, à l’époque (1928), allait contre tous les canons compositionnels en vigueur, avec son thème répété, sans variation de rythme ni de tempo, durant 169 mesures ; Moritz von Oswald y voit même la première œuvre de l’histoire à être bâtie sur une boucle rythmique.

Ce faisant, les deux musiciens livrent une convaincante démonstration des ressources infinies offertes par la technologie moderne, et en particulier les logiciels informatiques d’enregistrement et de traitement du son. Au cours de cette virtuose partie de ping-pong, la patte de l’un ou de l’autre domine par intermittence : le Mouvement 4, avec ses effets abyssaux et ses rythmes dub, pourrait être un morceau de Rhythm & Sound ; quant aux nappes atmosphériques de l’Introduction ou aux accents techno du Mouvement 5 (construit à partir de la splendide descente de cordes du Prélude à la nuit de L’Heure espagnole), ils possèdent certains traits typiques de la musique de Carl Craig. Mais dans l’ensemble, c’est une belle osmose, et un vrai amour de la musique, qui se dégage de cette collaboration exemplaire. Une collaboration qui s'est prolongée récemment par la publication d'une série de remixes confiés à Riccardo Villalobos, donnant une portée supplémentaire à cette mise en abîme... Et puis, rien que les belles photos du livret, prises dans les espaces déserts du bâtiment construit par Hans Scharoun pour abriter la Philharmonie berlinoise, révélant le visage d’un Moritz von Oswald d’ordinaire peu friand d’apparitions publiques, devraient suffire à ravir les fans.

David Sanson


1. Voir son portrait par Pierre-Yves Macé dans Mouvement n° 50.

Date de publication : 21/01/2009


Inséré le : 22/01/2009 16:48
Thèmes : musique,