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Que la pluie est quotidienne…

Chronique des jours de pluie, à la Maison des Métallos

Chapeau : Créée au Colombier de Bagnolet, Chronique des jours de pluie, « partition muette pour six acteurs et un plasticien » composée par la Compagnie du Goudron et des Plumes, est une méditation poétique qui s’abstrait de la grisaille du quotidien en en soulignant les reliefs. A (re)voir à la Maison des Métallos, à Paris, du 15 au 30 avril.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : brève (Mots-clés : )

Genre Ressource : brève / notice

Genre Agenda : théâtre

Apparence :

Rubrique : Le Vrac
Rubrique : Espace critique

Marie Painon rédacteur
Rafaël GRASSI-HIDALGO plasticien
Jean-Jacques PALIX compositeur
Edwige WOOD chorégraphe-interprète

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du 15/04/2009 00:00 au 30/04/2009 00:00
Salle : Maison des Métallos




Texte : Des couleurs éclatent le long des murs lisses. Des objets indistincts, des mots et des sons venus de nulle part passent en rafale sur le plateau entre chien et loup. C’est la pluie, celle-là même qui chez Verlaine « pleure sur mon c½ur / Comme il pleut sur la ville » ; plus elle efface et estompe les contours des choses, plus les rides à la surface du quotidien s’élèvent à la hauteur d’un raz-de-marée dans lequel on oublie, pour un moment, la peur de l’ennui.

Ils sont trois hommes et trois femmes. Leurs costumes sont ordinaires. On devine des personnalités singulières, mais ils réussissent à nous ressembler tous. Ils n’ont pas vraiment d’âge non plus. Pas anonymes ; juste conformes à l’air du temps. La pulsion de l’un gagne celui-là, puis l’autre, et la cohorte propage comme un seul homme ses rires, ses messes basses, ses coups. Et ses divisions, souvent.
Leur silence est brisé par des lectures qui racontent les pertes d’une vie. Ces Jours de pluie scandent la chronique du temps passé entre soi, entre les cartons qui encombrent le plateau et les souvenirs dont on recolle les morceaux. La troupe de Mariapia Biacchi a cousu ces séquences entre elles pendant des mois, pour qu’elles se chevauchent à la manière d’un montage vidéo impressionniste. Trois fils se trament pour donner à leur jeu l’épaisseur d’une méditation à la fois profonde et vagabonde : ceux chorégraphique, plastique et sonore des trois artistes associés à la création du spectacle.

Sous ce climat humide et gris qui brouille les perceptions, le décor n’est presque constitué que du frôlement des corps contre le vide : une ambiance signée Edwige Wood, dont le « langage du mouvement » est réaliste et stylisé, et du compositeur Jean-Jacques Palix, dont l’« univers sonore » fait baigner les voix intérieures dans un champ magnétique. Leur rideau de pluie isole physiquement l’énergie des six comédiens au centre du plateau, concentre les regards sur eux. Les interférences créées par deux présences insolites en fond et à l’avant-scène n’en sont que plus troublantes.
A l’avant-scène il y a cette silhouette féminine qui reprise à l’infini un morceau de tissu. Mais elle est tellement proche du public qu’on remarque à peine – à moins qu’on ne les rêve ? – les moments où elle se lève de son coin obscur pour se fondre au milieu des autres. Le rôle tenu en toile de fond par le plasticien Rafaël Grassi-Hidalgo est à l’exact opposé de la couseuse : les lignes qu’il trace à grands traits de couleur ou de Scotch sont tellement tangibles qu’elles ont le pouvoir d’unir, de séparer… De donner forme et sens aux mouvements des comédiens. D’un geste, il matérialise la frontière entre les uns et les Autres. Au pied du mur on tente une fois, deux fois, dix fois le même bond contre l’impossible. Le mur s’efface de manière tout aussi incompréhensible qu’il était apparu, et les rapports entre les êtres redeviennent dispensables, capricieux, compliqués.

Revoilà donc la Chronique des jours de pluie revenue à son propos initial : la grisaille et la monotonie. Mais tellement bien intégrés au mouvement perpétuel de la vie qu’ils ne prêtent ni à rire, ni à pleurer. Le spectacle serait plutôt une initiation à l’art de brasser les nuances, en privilégiant le mariage des plus sourdes avec les plus éclatantes. Sous l’éclairage brut du plateau, il est impossible de distinguer les jours de pluie qui succèdent à d’autres jours de pluie. Alors que les personnages centraux progressent, eux, à contre-courant.
Presque interchangeables au début, ils s’individualisent insensiblement en ajoutant une touche de mélancolie ici, là une dominante plus tendre. Leurs ruptures, qui au premier abord reflétaient sinon la noirceur, du moins l’absurdité des comportements quotidiens, sont en fait le prétexte à des recompositions multiples entre les différentes palettes de caractère. Des recompositions rendues possibles par la métaphore de la pluie, qui accentue les contrastes non pas pour enjoliver la réalité, mais pour la rendre plus lisible.
Cette référence à l’abstraction, invention de peintres, justifie l’importance accordée à la dimension plastique du spectacle. Mais l’intérêt du dispositif est de ne jamais attribuer une intervention à telle discipline particulière. La construction d’une pyramide de chaises parle-t-elle de sculpture, de chorégraphie, de mise en scène, d’architecture… ? Avant tout, elle rouvre la voie à une conceptualisation du réel. A l’heure où le déferlement d’images écrase la perspective, l’abstraction reste non seulement possible, mais nécessaire pour résister à la multiplication de détails au pixel près qui use le regard. Elle démontre, notamment, que la banalité mécanique du quotidien recèle encore de la poésie.


> Chronique des jours de pluie, mise en scène de Mariapia Bracchi, du 15 au 30 avril à Paris Maison des Métallos, Tél. 01 47 00 25 20

Date de publication : 14/04/2009


Inséré le : 14/04/2009 17:05
Le site de la Maison des Métallos - http://www.maisondesmetallos.org

Thèmes : théâtre,