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4 x 2 ou De rupture et d’indolence
Apichatpong Weerasethakul
Chapeau : Peu de jeunes cinéastes actuels ont su, en si peu de films, imposer un style avec autant de persistance que l’a fait le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Hormis ses courts métrages et ses vidéos projetés uniquement en musée, il n’a réalisé que quatre films d’une singularité déconcertante. Quatre opus qui diffusent une sorte de paresse apparente.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : portrait (Mots-clés : )
Genre Ressource : portrait
Genre Agenda : cinéma
Apparence :
Rubrique : 51
Franck Marguin rédacteur
Apichatpong Weerasethakul cinéaste
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Texte : Biographie / Apichatpong (dit Joe) Weerasethakul naît en 1970 à Khon Kaen, région boisée et plutôt sauvage au nord-est de la Thaïlande. Cinéphile, c’est en découvrant Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino qu’il décide d’en faire son métier. Faute d’école spécialisée en Thaïlan-de, il suit des études d’architecture à Bangkok, avant d’aller étudier le cinéma à Chicago, où il découvre notamment le cinéma expérimental. Revenu dans son pays, il fonde la structure de production indépendante Kick the Machine. Outre de nombreux courts métrages et vidéos expérimentaux destinés à des musées ou des films collectifs, il a signé depuis 2000 quatre longs métrages, coproduits par Anna Sanders Films : Mysterious Objects At Noon, Blissfully Yours (Prix de la section Un certain regard au Festival de Cannes 2002), Tropical Malady (Prix du Jury à Cannes, 2004) et Syndromes & A Century, censuré en Thaïlande.
Le cinéma d’Apichatpong Weerasethakul est un cinéma qui respire. A la fois parce que l’auteur aime prendre son temps, tourne relativement peu, mais également parce que chacune de ses œuvres a sa respiration propre, totalement inédite dans le cinéma contemporain. On y parle souvent des mêmes choses, les thématiques sont récurrentes et le ton familier. L’œuvre de Weerasethakul est par exemple hantée par la présence de la maladie et de l’idée du virus, le cinéaste allant jusqu’à mettre en scène métaphoriquement ses parents (tous deux médecins) dans
Syndromes & A Century. Chacun de ses films montre au moins une consultation chez un médecin. Ses personnages sont souvent ma-lades, ou tout au moins dans un état second, entre éveil et endormissement. Plus généralement, l’« état second » sem-ble être la clef de voûte permettant d’appréhender l’œuvre du cinéaste. Ses films entretiennent avec le spectateur un rapport particulier, notamment via une échelle de temporalité particulière qui fait que le temps ne s’écoule pas en ces films comme ailleurs. Cette gestion du temps crée un fort degré d’intimité avec le spectateur, qui s’y abandonne totalement et regarde les films entre éveil et sommeil. L’indo-lence diffuse qui parcourt l’œuvre de Weerasethakul est liée à son pays d’origine. Le climat en est chaud et humide, les paysages sont luxuriants, il pleut beaucoup, une pluie chaude, les gens ont cette gentillesse et cette douceur exquises que le bouddhisme sait éveiller. La Thaïlande est un pays
« ambient ». Weerasethakul parvient, par sa mise en scène, la durée de ses plans, la vitesse d’exécution de ses travellings, le déplacement dans l’espace de ses acteurs, à en rendre compte, sensitivement, sensuellement.
Cette indolence, ce sommeil éveillé sont soudainement rompus par la construction du film puisque, à chaque fois, il est narrativement coupé en son milieu ou éclaté en blocs de récit apparemment disparates – en cela, on peut rapprocher le travail de Weerasethakul de celui de David Lynch, qui n’hésite pas à sectionner ses récits, notamment ceux de
Lost Highway, Mulholland Drive ou Inland Empire. Mysterious Object At Noon (2000), premier long métrage du Thaïlandais, est un cadavre exquis surréaliste (héritage revendiqué par le cinéaste). Oscillant entre documentaire et fiction (une frontière de plus en plus ténue dans le cinéma contemporain), le film montre une équipe de tournage qui va de la campagne (sans doute la région d’origine du cinéaste) jusqu’à Bangkok. Elle s’arrête pour filmer les gens qu’elle croise, leur demandant de poursuivre une histoire qui s’écrit au fur et à mesure des rencontres, celle d’un jeune handicapé et de son professeur. La narration évolue en fonction de la personne rencontrée, la forme est éclatée et improvisée, comme on dit d’un morceau de jazz.
Blissfully Yours (2002, qui remporta un très gros succès critique à Cannes et qui est à nos yeux le plus beau film du cinéaste) est coupé en deux par un générique d’ouverture qui arrive au bout de 45 minutes. Alors que le spectateur s’est déjà totalement abandonné au film (narrant les diverses consultations chez le médecin d’un jeune Birman sans papiers, et l’attention avec laquelle sa compagne thaïlandaise, Roong, le prend en charge), et que les protagonistes sont en voiture, sur l’une des innombrables lignes droites du pays, le générique tombe comme un couperet, accompagné d’une musique de variété, opérant une totale rupture de rythme. Le film semble déchiré en son milieu, comme s’il recommençait. Alors, le couple d’amoureux part se promener dans la jungle pour pique-niquer, le temps se suspend littéralement, laissant place à une totale extase des sens.
Date de publication : 03/09/2009
Période traitée : 2009-04-01
Mots-clés : Apichatpong Weerasethakul, cinéma
Inséré le : 03/09/2009 12:05
Thèmes : cinéma,