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« Il faut désenchanter le travail »

Chapeau : Depuis quinze ans, la philosophe et sociologue Dominique Méda analyse notre relation au travail, et la place disproportionnée que nous avons laissé celui-ci occuper dans nos vies. Recouvrant des réalités extrêmement différentes, le travail doit être, selon elle, l’enjeu d’un changement sociétal majeur, invitant à repenser notre rapport au monde.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : entretien (Mots-clés : )

Genre Ressource : entretien

Genre Agenda : divers

Apparence :

David SANSON rédacteur
Gwénola DAVID rédacteur
Dominique Méda sociologue

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Texte : Depuis quinze ans, la philosophe et sociologue Dominique Méda analyse notre relation au travail, et la place disproportionnée que nous avons laissé celui-ci occuper dans nos vies. Recouvrant des réalités extrêmement différentes, soumis aujourd’hui à une déréglementation préoccupante, le travail doit être, selon elle, l’enjeu d’un changement sociétal majeur, invitant à repenser notre rapport au monde.

Biographie / Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure et de l’Ecole Nationale d’Administration, agrégée de philosophie, inspectrice générale des affaires sociales (IGAS), actuellement en détachement au Centre d’études de l’emploi (CEE), Dominique Méda axe ses recherches sur le rapport au travail, l’égalité entre hommes et les modèles sociaux européens. Elle a notamment publié Le Travail. Une valeur en voie de disparition (Alto-Aubier, 1995), Le Travail (2004, PUF, coll. « Que sais-je ? »), Au-delà du PIB. Pour une nouvelle mesure de la richesse (Flammarion, coll. « Champs Actuel », 2008).

Entretien / Selon vous, nous vivons encore avec une conception du travail comme fondement du lien social, unique moyen d’épanouissement personnel, héritée du XIXe siècle. Quand et comment s’est produite l’« invention du travail » ?
« Elle prend appui sur la révolution des mentalités au cours du XVIIIe siècle : ainsi que le souligne Max Weber, la réinterprétation des textes bibliques a conduit à la valorisation des activités terrestres et donc à l’investissement ici-bas quand seuls importaient auparavant le salut et l’Au-delà. L’avènement du travail s’est selon moi opéré en trois étapes importantes, qui correspondent en quelque sorte à trois “couches de signification”. Le premier grand retournement survient au XVIIIe siècle, lorsque les économistes commencent à appréhender le travail comme ce qui crée de la richesse (notre actuel “facteur de production”), qui permet l’enrichissement, individuel et collectif : grâce au travail, chacun peut acquérir un revenu et, en même temps accroître la production générale de la société. Au début du XIXe, se développe la conception du travail comme liberté créatrice – le travail est alors conçu comme l’“essence” de l’homme, le pouvoir expressif de celui-ci : l’individu, grâce au travail, peut transformer le monde, lui donner un visage humain, et se transformer lui-même. Le troisième moment intervient à la fin du XIXe siècle, avec la mise en place du salariat, par lequel l’acte de travail devient le lieu où s’ancrent les droits (droit à la protection sociale, droit du travail). Pour autant, le travail reste aliéné : il s’effectue toujours sous la direction de quelqu’un d’autre et dans le but d’obtenir un salaire, et non pour simplement “s’exprimer”. Quand Marx imagine que le travail deviendra un jour le premier besoin vital de l’homme, il veut dire que si nous produisions comme des êtres humains, nos productions seraient comme autant de “miroirs tournés l’un vers l’autre”, c’est-à-dire des œuvres dans lesquelles chacun exprimerait une partie de soi. Or la société salariale est loin de cet idéal. Et, en ce tournant de XXIe siècle, nous vivons toujours dans cette contradiction entre un discours pour lequel le travail est émancipateur, et une réalité, des conditions qui font que le travail n’est pas libre.
Vaudrait-il mieux développer une philosophie de l’activité plutôt que du travail ?
« Il existe plusieurs voies. Pour ma part, je pense que l’on peut accepter cette réalité du travail, comme activité contribuant à la production, et faire en sorte que chacun y ait accès, mais qu’il faut aussi développer d’autres activités. Comme l’a montré Serge Paugam, le travail a de multiples utilités, avec lesquelles aucune autre activité ne peut rivaliser. Il permet d’accéder à un revenu, à des droits, à des collègues, de prouver son utilité et d’en retirer une forme de reconnaissance, d’occuper son temps, etc. Il faut non pas remplacer le travail, mais le remettre à sa juste place et ne pas en attendre tout. Arrêtons de penser qu’il peut tout apporter : l’enrichissement par le revenu, mais aussi le lien politique, social… Réduisons sa place pour permettre à chacun d’y accéder (car c’est un bien premier) et développer à côté d’autres activités essentielles : politiques, mais aussi amicales, familiales, amoureuses : non seulement parce qu’elles donnent du sens à la vie de chacun, mais aussi parce qu’une meilleure répartition des activités est une condition pour permettre aux femmes d’accéder pleinement à l’emploi.
On entend souvent le mot de « flexibilité » : qu’est-ce que celui-ci vous inspire ?
« J’étudie justement le sujet en ce moment. Cette notion s’est imposée dans les années 1980, sous la pression d’organisations internationales comme l’OCDE, qui considéraient la protection sociale comme trop coûteuse et facteur de rigidités. Face à la “globalisation”, les entreprises doivent s’adapter, se débarrasser de toutes les anciennes sécurités, perçues comme des entraves, et devenir plus flexibles. Il faut donc diminuer les coûts de la couverture sociale, la protection de l’emploi, et donc démanteler le droit du travail. La notion de “flexi-sécurité”, qui se développe aujourd’hui en Europe, est le fruit de 25 ans de discours visant à promouvoir la flexibilité, reposant fondamentalement sur l’idée que le salarié est un “homo economicus” qui ne vise qu’à maximiser son revenu, et la société une grosse entreprise qui doit viser la plus grosse production possible. Aujourd’hui, nous sommes enfermés dans ce cercle vicieux : le discours dominant rabâche qu’il faut de la croissance, et que sinon il n’y aura pas d’emploi. Eriger le PIB en indicateur fétiche revient à considérer qu’une société ne vaut que par ce qu’elle produit, et à occulter la dimension politique de la société, les autres activités des citoyens. A compter pour zéro les activités qui ne font pas l’objet d’un échange monétaire. C’est le comble de l’aliénation.
Finalement, ce qui se passe aujourd’hui n’est-il pas l’effet pervers de ce qui s’était mis en place au XIXe siècle ? Si le travail apporte la sécurité, cela suppose le plein emploi, donc une croissance de la consommation… ce qui mène à l’avènement de la société de consommation, réduit le citoyen au consommateur…
« Bien sûr, et Habermas le dit très bien. Le système fonction-ne à condition que les revenus issus du travail augmentent sans arrêt et que nous soyons en situation de plein emploi, ce qui suppose d’alimenter en permanence la machine à con-sommer : créer sans cesse de nouveaux besoins, de nouveaux produits à consommer, qui créeront de nouveaux emplois, etc. En écrivant Le Travail, une valeur en voie de disparition, en 1995, je tentais d’explorer une question philosophique, liée à la place du capitalisme dans notre société : comment se fait-il que collectivement et individuellement, nous nous soyons enfermés dans cette logique implacable consistant à travailler, produire et consommer toujours plus ? Ce livre a suscité à la fois beaucoup d’intérêt et de peur. Et je continue de ressentir aujourd’hui ce refus de s’interroger sur la place qu’occupent travail, production et consommation dans nos vies.

Date de publication : 07/09/2009


Période traitée : 2009-04-01
Mots-clés : travail, désenchanter, Dominique Méda, modèle, société
Inséré le : 07/09/2009 11:21
Thèmes : société, travail,