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Songes de Nuits d’été
Retour sur l’édition 2009 du festival savoyard
Chapeau : Chaque été depuis neuf ans, en Savoie, le festival Les Nuits d’été fédère des artistes de tous horizons, musiciens (le Quatuor Béla, Fantazio, Pauvros, Garth Knox, Moriba Koita) ou non (la compagnie Les Rémouleurs), autour de l’amour de la musique au sens large, et d’une manière décomplexée et conviviale de le partager.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : musique
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Felicia ATKINSON rédacteur
QUATUOR BELA groupe de musique
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Texte : Apporter la musique entre les montagnes et le lac, en Basse-Savoie, autour de la charmante commune de Lépin-le-Lac ; réunir, entre autres musiciens imprévisibles et charismatiques, le contrebassiste Fantazio, l’altiste Garth Knox, le guitariste Jean-François Pauvros, le griot malien Moriba Koita et le Quatuor Béla (les fondateurs du projet) ; convoquer Ligeti, Crumb, Kagel, Bach hors des salles parisiennes, là où les étoiles filantes sont les plus nombreuses : tel est le rêve devenu réalité, la prairie de trèfles à quatre feuilles sonores qu’a semée Julian Boutin, l’altiste virtuose et rêveur du Quatuor Béla, depuis neuf ans, avec le festival Les Nuits d’été, qui chaque première quinzaine d’août convie populations locales et musiciens de passages autour de l’amour de la musique et de la région, dont Julian Boutin est originaire.
Autour, surtout, d’une même vision communautaire et démocratique, familiale, où toute l’équipe du festival – musiciens, organisateurs, bénévoles – se rassemble autour d’une très belle maison ronde prêtée par la commune au bord du lac. De là, on peut piquer une tête, ou contempler les reflets changeants de l’eau. A chaque repas, le cuisinier et ses marmitons orchestrent une nourriture délicieuse et généreuse qui explique peut-être aussi pourquoi toute cette énergie brûle si sereinement. Tout le monde met la main à la pâte, tandis qu'on entend une harpiste répéter
Toward the sea de Toru Takemitsu entre les herbes, et, d’autres, comme Claudio Bettinelli ou Sylvain Lemêtre, dans une des dépendances réservées aux répétitions, se frotter aux appeaux qui seront au centre de la théâtrale pièce de Mauricio Kagel jouée le soir même, lors d’une soirée « écologique » présentant également une pièce pour flûte, piano et violoncelle du trop peu joué Robert Crumb,
Vox balenæ, qui nous transportera.
Une autre après-midi, Moriba Koîta fait ses gammes seules avec son petit instrument, le N’Goni, sur l’herbe, près d’un arbre, après s’être coupé les ongles, et les notes répétitives et entêtantes se mélangent au bruit d’un plongeon.
Ainsi, les moments de plein air, d’avant-spectacle, deviennent aussi précieux que ceux du soir, par leur simplicité, leur capacité à inclure la musique dans le monde, là où les sons alentour précèdent et se mélangent, à mille milles de toute terre sacralisée. John Cage aurait sans doute aimé.
Une spiritualité nue plutôt qu’un rituel, portée par la force visuelle du paysage, surgit lors des concerts en églises, blotties entre les montagnes: comme celui du Quatuor Béla (Julien Dieudegard et Frédéric Aurier, Julian Boutin, Luc Dedreuil), accompagné des projections abstraites à la palette graphique de Popay, à l’Eglise de Corbel, interprétant avec grâce les deux
Quatuors de Ligeti, puis laissant la place à Moriba Koita, pour finir par – magistralement – improviser avec lui.
Au cours d’une vraie leçon de musique et de philosophie, le Malien nous éclaire sur la place des griots dans la société ou sur le rôle de son instrument, le
n’goni, sorte de petite guitare à quatre cordes. La joie manifeste qu’il éprouve de partager l’affiche avec le Quatuor prouve que toutes les musiques sont savantes, et peut-être même encore plus celles qui ne sont pas écrites. Une brève coupure de courant faisant irruption, le griot continue à jouer les yeux fermés, et le public de se laisser guider dans l’expérience quasi magique.
Le lendemain matin, dans une autre chapelle, celle de Saint-Alban-de-Montbel, on assiste aux essentielles
Suites pour violoncelle seul de Bach à huit heures du matin, dont un florilège (les
Première,
Deuxième et
Cinquième) est interprété successivement, au violoncelle par Luc Dedreuil, à l’alto par Julian Boutin, puis de nouveau au violoncelle, avec une intensité troublante, par Guillaume Lafeuille, chaque musicien révélant, à chaque fois de manière très personnelle, une facette de l’œuvre. Jamais de bigoterie ici, plutôt même un esprit de provocation salutaire : les livres du Comité Invisible sont en vente devant l’entrée de l’église !
Après le concert, café et confitures sont au rendez-vous, pour, comme à chaque fois, réunir avec malice et plaisir nourritures d’En-Haut et d’ici-bas.
Le festival fait aussi la part belle aux musiques populaires, sentiers au premier regard plus balisé, qui permettent d’amener subtilement le public local vers des forêts plus mystérieuses, l’air de rien: ainsi, la soirée d’hommage à Georges Brassens proposée par la Compagnie des musiques à ouïr (au chant Loïc Lantoine et Eric Lareine, à la contrebasse François Pierron, à la batterie Denis Charolles, au saxophone Julien Eil, clarinette et clavier Alexandre Authelain, guitare violon et à la voix et au banjo Joseph Doherty), penchera vers le free jazz, et permettra de faire réaliser au public l’acuité critique et toujours si contemporaine et salutaire du grand moustachu. L’amour déçu, les copains, la haine du bourgeois, voilà des thèmes qui rebondiront dans l’imaginaire de Fantazio, troubadour écorché qui, avec ses acolytes endiablés, proposent plusieurs soirs de suite et dans différents lieux divagations et improvisations burlesques, mélangeant musique de comptoir et humour noir.
Dans le comptoir, on retiendra aussi le spectacle de marionnettes
Ginette Guirole interprété par la compagnie Les Rémouleurs et plus précisément la Anne Bitran, qui a collaboré plusieurs fois avec Julian Boutin. Tout tient d’abord au lieu, la petite épicerie-bar que tient la charmante Mado, petite maison aux volets en bois à moitié sorti d’un Twin Peaks savoyard, où flottent mystère et chaleur. Ici se jouera avec finesse l’histoire des amours en pente de cette Ginette Guirole, personnage inspiré de Philippe Minyana et des vieilles dames du XXe arrondissement de Paris côtoyées par une Anne Ditran très habitée, qui manipule et fait vivre sa petite marionnette avec passion.
Le spectacle
Hulul ou la soupe aux histoires, d’après le culte livre pour enfants d’Arnold Lobel, se tient dans une très belle tente dressée dans une salle des fêtes. Elle aussi proposée par les Rémouleurs (ici Olivier Vallet, Jeanne Carillone et Benoît Aubry), c’est une belle aventure méditative et poétique pour les enfants sur le sens des choses et des sentiments, la place essentielle du doute et des larmes dans notre vie...
Ici se pose alors la question des lieux : si les églises, les bars, les tentes, les montagnes s’avèrent propices aux spectacles, c’est moins le cas, malgré la vivacité des communes elles-mêmes, des salles de bal municipales, ces salles dites « polyvalentes » et construites sur un modèle qui semble bien peu conscient et écologique, comme dans un dialogue de sourds avec l’environnement et la population. Mais les musiciens sauront pourtant habilement ramener de la vie dans ses salles aux murs durs, dont l’architecture semble conçue pour servir les cahiers des charges des collectivités plutôt que pour donner de la chaleur aux habitants. Suffisait-il juste de les peupler et de les faire sonner ? Dans tous les cas, cette capacité de Julian Boutin et son équipe dévouée à mélanger les genres avec vision et exigence, à proposer la musique la plus contemporaine à un public parfois dérouté, est à la fois courageuse, nécessaire et jouissive. Vivement les nouvelles Nuits d’été.
> Le
festival Les Nuits d’été s’est tenu du 1er au 15 août 2009 à Lépin-le-Lac (Savoie) et alentours.
Photo : le Quatuor Bélà aux nuits d'été. © Hélène Bozzi.
Date de publication : 07/09/2009
Mots-clés : fetival, convivial, mélange, musique contemporaine, musique, Savoie, Rémouleurs, onirique, griot, magie, engagement
Inséré le : 07/09/2009 16:10
Le site du festival -
http://www.festivallesnuitsdete.fr
Thèmes : musique,