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L'art contemporain dans son champ élargi
Marc-Olivier Wahler
Chapeau : Après le Centre d’Art de Neuchâtel, puis le Swiss Institute de New York, Marc-Olivier Wahler dirige le Palais de Tokyo depuis bientôt trois ans : l’occasion de revenir sur sa conception ouverte et transversale de l’exposition, battant en brèche les notions de
high et
low art.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : entretien (Mots-clés : )
Genre Ressource : entretien
Genre Agenda : arts visuels
Apparence :
Rubrique : 52
Marc-Olivier WAHLER directeur de structure
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Texte : En septembre prochain, cela fera trois ans que vous dirigez le Palais de Tokyo. Quel bilan tirez-vous de ces trois années de programmation ?« L’exposition
Cinq milliards d’années [en 2006, Ndlr.] était une sorte de préface posant les idées et les perspectives à développer par la suite. Pourquoi cette exposition ? Parce qu’il y a cinq milliards d’années, lors d’un grand bouleversement cosmique, l’expansion de l’univers, qui avait tendance à ralentir, s’est mise à accélérer. Je reprends l’idée d’Einstein disant qu’il n’y a pas de points fixes dans l’univers : je pense qu’il n’y en a pas non plus dans la manière d’appréhender les oeuvres d’art. Cette idée parcourt toujours la programmation actuelle. J’ai voulu rompre avec cette “vision fenêtre” de l’art, prégnante depuis des siècles, qui consistait à séparer l’objet de son contexte pour mieux l’analyser. On sait aujourd’hui qu’un objet est transitif et qu’il s’intègre dans un contexte. Pourtant, même si tout le monde sait cela, les expositions proposent toujours des points fixes dans l’espace. J’ai donc cherché une autre manière d’appréhender les oeuvres et leurs expositions.
Une exposition comporte toujours un début (le vernissage) et une fin, on ne peut rien y faire, et en tant que
curator on sait qu’une composition d’oeuvres donne une exposition. Par conséquent, puisque l’exposition est devenue un véritable médium, que devient une composition d’expositions ? C’est cette idée que j’essaie de développer au Palais de Tokyo à travers un programme qui se construit par chapitres.
La programmation de l’année dernière était principalement centrée sur la mise en perspective de l’esthétique du spectacle, de l’excès du visible, avec des oeuvres que l’on peut qualifier de spectaculaires – qu’il s’agisse de l’intervention de Loris Gréaud,
Cellar Door, relevant d’une production de moyen-métrage, ou bien de
Superdome, avec les réalisations de Fabien Giraud et Raphaël Siboni ou de Christoph Büchel. A partir de ce questionnement sur les limites du spectre du visible, nous sommes passés, cette année, à celui du spectre électromagnétique. C’est l’idée de l’exposition
Gakona, qui mettait en lumière l’inframince contenu dans l’électricité, et, actuellement, de
Spy Numbers, qui propose de révéler les infrabasses ou les hautes fréquences u spectre électromagnétique.
L’électricité serait-elle l’une de vos obsessions ?« Ce qui m’obsède, c’est qu’aujourd’hui, contrairement à ’art contemporain des années 1970, il n’est pas nécessaire ’avoir fait quinze ans d’histoire de l’art pour le comprendre. es références des artistes viennent de notre quotidien, qu’il ’agisse du
tuning ou de la science-fiction, et je pense que cela ’est pas uniquement propre au domaine des art visuels. Cela m’intéresse d’essayer de parler de l’art contemporain avec es moyens différents e ceux que l’on trouve habituellement ans le champ de la critique ou de l’histoire de l’art, dont le langage est préformaté. Je pense qu’on peut parler d’art contemporain en parlant de tout sauf de ça, et en passant justement par les marges. J’essaie ainsi de montrer que tous les espaces “négatifs” qui se trouvent entre les oeuvres sont aussi, voire plus importants que les oeuvres elles-mêmes, vu que celles-ci sont transitives. Ce sont mes préoccupations de
curator, et cela me permet d’être plus proche de celles des artistes.
Ce « tout art », ce champ très élargi de la création, où tout peut dialoguer, ne rencontre-t-il pas certaines limites ?« Les limites sont celles que l’on se pose. Il est vrai que pour le concours de bûcherons qui a eu lieu lors de la première exposition, les gens ne comprenaient pas que l’on puisse ainsi casser les catégories : les bûcherons se considèrent eux-mêmes comme des artistes, mais ils ne sont pas perçus comme tels par le public. Pourtant, c’est cette élasticité qui m’intéresse : jusqu’à quel point peut-on tirer l’art dans la réalité, la réalité dans l’art ? Ce concours de bûcherons se tenait à l’extérieur, et plus on avançait dans l’espace d’exposition, plus les choses se délitaient et devenaient immatérielles, s’éloignaient de notre quotidien. En France, on adore les catégories ! Les artistes l’ont bien compris, qui n’ont de cesse de briser cette logique de délimitations. Et mon travail est de créer, à leurs côtés, un terrain favorable, afin d’engager des ruptures.
Aviez-vous déjà envisagé un tel décloisonnement lorsque vous dirigiez le Swiss Institute de New York ?« C’est quelque chose que j’ai toujours fait. Nous avons organisé par exemple des concours de yodel, ou bien des courses de bikers dans Brooklyn. Mais en Suisse ou aux Etats-Unis, cela paraît normal.
Alors que l’art contemporain paraît bien souvent s’adresser aux « professionnels de la profession », pour citer Jean-Luc Godard, votre arrivée au Palais de Tokyo semble avoir amené un souffle nouveau. Comment le public réagit-il ?« Nous avons atteint un nombre record d’entrées l’année dernière. Pour moi, les meilleurs publics ont toujours été les adolescents et les retraités, car ils ont ce désir de découverte. Entre ces deux âges, cela peut se révéler plus problématique… Quoi qu’il en soit, lorsque je monte une exposition, j’essaie toujours de faire en sorte de partir d’une petite histoire. Ainsi, l’exposition
Spy Numbers se réfère aux émissions mystérieuses de chiffres à la radio. Beaucoup de rumeurs circulent au sujet de ces messages codés à destination d’une personne qui passent par le réseau hertzien et se noient dans l’information. Cet aspect immatériel intéresse beaucoup les artistes. J’aime cette idée qu’une exposition en amène une autre et que le spectateur soit mis au centre d’un processus en train de se construire, qui propose une continuité dans les sujets abordés. C’est aussi une manière de fidéliser le public en lui offrant à chaque fois un nouveau chapitre de l’histoire.
Date de publication : 10/09/2009
Période traitée : 2009-07-01
Mots-clés : palais de tokyo, chalets de tokyo, art contemporain, low art, high art, curator
Inséré le : 10/09/2009 12:32
Thèmes : art contemporain, musées,