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Notre besoin de consolation

Renaud Cojo et Ziggy Stardust à Marseille

Chapeau : Depuis plusieurs années, le metteur en scène Renaud Cojo s’est mis dans la peau de Ziggy Stardust, le fameux avatar créé par David Bowie. A l'occasion de la reprise du spectacle Et puis j'ai demandé à Christian de jouer l'intro de Ziggy Stardust à Marseille, Mouvement vous propose de relire l'article d'Eric Demey sur l'artiste, publié dans le numéro 52.

Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Genre Agenda : théâtre

Apparence :

Rubrique : 2011

David BOWIE musicien
Renaud Cojo Metteur en scène
Eric Demey rédacteur

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du 14/04/2011 00:00 au 16/04/2011 00:00
Salle : Daki Ling - Le Jardin des Muses
04 91 33 45 14
http://www.dakiling.com/index0.htm
Marseille France (Sud-Est)




Texte : Né en 1966, Renaud Cojo est comédien, metteur en scène, concepteur, performer… Il étudie la sociologie, puis rencontre le théâtre grâce à la musique. En 1991, il crée le label Ouvre le Chien avec lequel il dirige plusieurs projets, parmi lesquels Pour Louis de Funès de Valère Novarina, avec Dominique Pinon, ou La Marche de l’architecte de Daniel Keene, pour le Festival d’Avignon 2002. Dans la continuité d’Elephant People, opéra-rock du travestissement, Et puis, j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust propose un théâtre-performance confrontant l’individu à l’instabilité de son identité.

Quant à l’influence de l’image sur l’individu moderne, beaucoup a déjà été dit. Renaud Cojo porte le débat un peu plus loin. Au-delà des dénonciations de bon aloi sur la société du spectacle, Et j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de « Ziggy Stardust »(1) retourne la question aux créateurs. L’image – telle l’érotique de la lecture délicieusement fouillée par Roland Barthes – ne produit-elle pas une fascination qui génère à son tour un désir de création ? Aucune réhabilitation du tout médiatique dans ce propos, mais la tentative de retrouver à travers la représentation et l’image une authenticité du geste théâtral. « Strange fascination, fascinating me. »(2) Quand Cojo parle de ces adorateurs de Ziggy Stardust qu’il a rencontrés via le Web, encore une fois, il emprunte les mots de David Bowie. « Ce qui me fascinait, c’est leur fascination », explique-t-il au sujet d’Eliott Stardust ou d’Harvest Moon. Harvest Moon713 : c’est le pseudo d’un quinquagénaire expert-comptable américain, qui s’est filmé chez lui interprétant Ziggy Stardust à la guitare acoustique dans sa salle à manger. Devant une vitrine remplie de kitschissimes verres de cristal où se reflète une lumière presque magique, il reste sérieux face à la caméra, investi, pas toujours juste, mais émouvant à force de vouloir faire partager sa passion.

Harvest Moon713 incarne aux yeux de Cojo la consolation qu’apporte la pratique artistique au quotidien, connexe au fait de se prendre pour un autre : « Ça permet de réaliser une partie non réalisée de soi-même. » Comme Harvest Moon, Cojo a découvert Eliott Stardust, fan nantais de Bowie, sur YouTube. Et ce dernier, âgé de 20 ans à peine, se retrouve bombardé sur la scène de Et puis, j’ai demandé…, où il chante unplugged des tubes de l’album éponyme de Bowie, et où il rapporte en vidéo combien sa passion pour la musique a pu le marginaliser vis-à- vis de ses copains de lycée. La chaîne des rencontres s’est ainsi lancée via des sites participatifs, permettant au spectacle de prendre forme. « Je n’ai pas appris le théâtre, je vais plus vers la rencontre, le mouvement, le projet », précise Renaud Cojo. Au départ, il y avait eu cet instant magique lors des répétitions d’Elephant People, où Renaud avait demandé à Christian de jouer la fameuse intro de Ziggy Stardust. Puis, Cojo a conçu ainsi sa performance : une aventure filmée d’un an, durant laquelle il se prend pour Ziggy Stardust,« et où tout ce qui allait arriver devait être intégré au spectacle ». Aussi Romain Finart rejoint-il l’équipe des comédiens suite à la lettre de candidature qu’il envoie pour faire un stage avec Ouvre le Chien. Ainsi, Laurent Potreau est contacté parce que le metteur en scène a vu son flyer de lecteur professionnel traîner sur une table du Carré des Jalles où il se trouve en résidence. Une démarche qui veut rapprocher l’art de la vie quotidienne plutôt qu’en faire un univers à part, et intégrer, à la manière des surréalistes, ces hasards qui enrichissent l’oeuvre de leurs significations inconscientes. La démarche de création est en effet pour Renaud Cojo au moins aussi importante que son résultat.

En plaçant au même niveau des créations individuelles diffusées via le Net et un travail référencé par la communauté théâtrale, Cojo sait qu’il fait bouger les lignes et le regard sur cet artisanat diffusé au jour le jour sur la Toile. Et c’est au nom du désir qui habite chaque créateur, quel qu’il soit, qu’il réhabilite l’art dans ses formes non institutionnelles : « L’artiste sacro-saint, j’ai du mal avec ça, comme avec l’idée d’un théâtre porteur d’une vérité. Quand je montre Harvest Moon, je trouve ça très, très beau. Et je sais qu’il y a des gens touchés par son espèce de grâce. » Il faut dire qu’il y a chez Cojo une véritable nostalgie de l’authenticité. Il se dit intéressé par « le théâtre “striptease” où le personnage disparaît au profit de l’acteur ». Il se réfère aussi à des figures de l’art brut telles que Picassiette, « qui était balayeur et retrouvait des bouts de mosaïque avec lesquels il s’est fait une maison ». « Ce qui m’attire, poursuit-il, c’est le caractère immédiat de ce que je voudrais représenter. Le théâtre, c’est aussi du camouflage, mais je cherche à faire un théâtre où la représentation disparaît au profit de la présentation. »

Dans cette perspective d’authenticité, le spectacle de Cojo relève d’ailleurs en partie du dévoilement autobiographique. En filigrane, on y retrouve l’histoire personnelle de l’artiste, à travers notamment celle d’un corps qui ne lui convient pas. « La peau que j’ai n’est pas la mienne et elle ne me va pas du tout, avance-t-il pour expliquer son désir d’être un autre. Ma déformation m’a empêché de faire de la musique et c’est pour ça que j’ai fait du théâtre, alors on retrouve sur scène cette table d’opération que dans ma vie je côtoie pas mal. » Mais au-delà des confessions, cette sincérité ne lasse pas de poser question. Car si l’artiste polymorphe revendique une forme de spontanéité, il verse également du côté plus cynique d’un Pop art, si conscient des codes et du fait que l’art est un marché. Ainsi, que Renaud Cojo n’ait pas lu la lettre de candidature de Romain jusqu’au bout, où ce dernier spécifie qu’il est en chaise roulante, on veut bien le croire. Mais on y retrouve quand même cet intérêt de l’artiste pour le singulier, l’a-normal, le monstre que celui qui ne rentre pas dans les standards constitue pour la société – présent dans son travail depuis Les Taxidermistes, écrit avec des handicapés mentaux. Ensuite, que le psychanalyste consulté par Cojo dans son spectacle se trouve être un fan spécialiste de David Bowie (au point qu’il ausculte avec lui la signification du mystérieux « Ouvre le chien », que Cojo a pêché dans une chanson de Bowie pour en faire le nom de sa compagnie) constitue un hasard qu’Aristote aurait certainement renié. Au nom que le vrai est parfois plus invraisemblable que le faux lui-même. Distinguer le vrai du faux, l’authentique de l’artificiel, le spontané du prémédité, voilà l’exercice auquel chaque individu se prête quotidiennement dans ses rapport humains et face à la matrice médiatique. Dans cette perspective, la démarche de Cojo paraît également complexe et traversée de mouvements contraires qui peuvent encore une fois trouver leur modèle chez David Bowie. Celui-ci, comme le raconte le spectacle, était il y a 35 ans ce transformiste transgressif incarnant Ziggy, « à cause duquel il a failli se faire lyncher par des cow-boys ». Aujourd’hui, il s’est embourgeoisé au point de devenir un financier, créateur d’un montage douteux – un fond d’investissement qui prévendait ses albums –, à l’image de ces golden boys sans conscience qui ont précipité la naissance de la crise. « David Bowie a toujours dit qu’il était une éponge. On l’a souvent décrit comme un caméléon qui prenait la couleur de l’air du temps », justifie Cojo, qui ne s’octroie pas « la capacité de poser un jugement de valeur sur sa trajectoire ». Comme Bowie, Renaud Cojo navigue donc entre interrogation de la société du spectacle et utilisation consciente de ses mécanismes. Ainsi, à propos de son passage en Avignon cet été, il affirme sans détours : « J’ai dit toute ma vie que je n’irais jamais au Off pour des raisons éthiques, mais avec une mauvaise foi très schizophrène, il faut que je considère ce projet comme un produit, et je dois faire un investissement pour vendre de la diffusion de spectacles. On est en plein dans la dénonciation de ce que nous fabriquons. »

Cojo est-il alors complice d’un système auquel il n’adhère pas ? Encore une fois, son mérite sera de porter le débat un peu plus loin. « Dans Elephant People, je montrais comment sortir de son quotidien pour s’investir dans une économie basée sur l’image. Vincent Mc Doom(3) a construit Vincent Mc Doom sur une image de son androgynie, comme Barnum travaillait avec de la publicité. » Et voilà que la manipulation de l’image n’apparaît plus comme un tabou du système médiatico-capitaliste mais comme un moteur de la création : «Warhol a travaillé sur l’escroquerie, comme Dali, ou Picasso. » Et cette société de l’image servirait donc aussi la création puisqu’elle oblige chacun à se jouer autre. « La notion de jeu est très importante dans mon travail, reconnaît Cojo, il y a quelque chose de ludique à créer. » Et il est vrai que le jeu revêt chez lui des formes multiples. Tour à tour au service de la schizophrénie, de la dérision, de la provocation, de la manipulation, ou de la démystification, il sert sans cesse à brouiller les pistes d’un sens toujours en mouvement. Ainsi la folie supposée de l’artiste est-elle abordée sous l’angle de textes de Jung, lus avec emphase par Laurent Potreau, en même temps qu’elle est tournée en dérision par des jeux de mots appuyés. « Je cherche à pervertir cet endroit du sacré qu’est le théâtre », assure Cojo, mais il n’assume pas toujours cette part adolescente de lui-même. « C’est détestable ce challenge d’aller me déguiser en Ziggy devant 15 000 personnes attendant Iggy Pop pour faire le double de Bowie [Comme il le montre dans sa vidéo, Renaud Cojo s’est invité au concert des Stooges l’été dernier à Angoulême pour rejouer sur scène le discours d’adieu de Ziggy face aux 15 000 spectateurs présents : très vite, il s’est fait virer, Ndlr.]. C’est infantile, mais je le montre. »

Incessante préoccupation de la vérité qui pousse chacun à vouloir savoir ce que l’autre cache au fond de lui, nourriture quotidienne de l’information qui joue sans cesse sur le phénomène trafiqué de la révélation, notre société est traversée par ce mouvement paradoxal qui voit l’image faire écran à ce qu’elle cherche à révéler. Dans son sillage, Cojo multiplie à l’infini les points de vue au nom du désir de créer et de la volonté de s’amuser. Revenant sur son expérience du Festival « in » d’Avignon en 2002, il explique qu’alors « le festival n’était pas le lieu de la création mais celui du jugement. Si bien que je ne suis pas allé dans la fantaisie mais au contraire de moi. » Et si l’arrivée d’Hortense Archambault et de Vincent Baudriller lui semble avoir changé la donne, il se réjouit surtout de jouer dans la durée du Off afin « de créer une interaction avec le public. Dans mon installation en 16/9, le spectateur va piocher là où il veut. » Dans la lignée de son Sniper qui se déroulait en grande partie dans le noir, Cojo conçoit en effet le théâtre comme un espace de rencontre entre les monstres. Ceux que chacun renferme en lui, et qui alimentent ses peurs. C’est pourquoi Ziggy Stardust, c’est pourquoi le travestissement, l’androgynie, la schizophrénie, le suicide, fût-il symbolique… « Il y a un endroit de nous-mêmes qui peut toujours basculer. C’est bien d’accepter la part monstrueuse de soi. Mais c’est cette reconnaissance de nos peurs réciproques qui permet de former une communauté. »


1. Introduite par un fameux riff de guitare et les mots : « Ziggy played guitar… », Ziggy Stardust est la neuvième chanson de l’album culte de David Bowie, The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars. C’est aussi le nom du personnage androgyne que Bowie sacrifia lors d’un concert mémorable, le 3 juillet 1973 à l’Hammersmith Odeon de Londres.
2. Paroles de Changes de David Bowie, extrait de l’album Hunky Dory.
3. « Révélé » au grand public par le reality show La Ferme des célébrités, Vincent Mc Doom figurait parmi les monstres de foire du précédent spectacle de Renaud Cojo, Elephant People.


> Renaud Cojo, Et puis j'ai demandé à Christian de jouer l'intro de Ziggy Stardust, du 14 au 16 avril au Daki Ling - Le Jardin des Muses (Marseille).

Date de publication : 11/04/2009


Mots-clés : théatre, musique, david bowie, ziggy stardust, cojo, rock, glam, theatre, festival d'avignon
Inséré le : 10/09/2009 17:35
Le site du Daki Ling - http://www.dakiling.com

Thèmes : rock, théâtre,