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Création aux mille visages
Le festival Musica à Strasbourg
Chapeau : Retour sur le festival Musica à Strasbourg, pendant lequel le jazzman Steve Coleman nous a livré une musique authentique et organique, avant de laisser place à d’autres musiciens tout aussi fascinants (comme Wolfgang Rihm), dans un souci d’éclectisme et de créativité.
Source : Les éditions du mouvement (
http://www.mouvement.net)
Genre : compte-rendu (Mots-clés : )
Genre Ressource : compte rendu
Genre Agenda : musique
Apparence :
Rubrique : Espace critique
Seve COLEMAN musicien
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Texte : Programmation exceptionnellement éclectique pour cette édition 2009 de Musica, qui fait se côtoyer création lyrique (
Richard III, de Giorgio Battistelli), musique de film (Concert
Divine Féminin), théâtre musical (Aperghis, Berio), musique électronique et répétitifs américains (avec une double soirée consacrée à Steve Reich). Trois semaines du-rant, Strasbourg est effectivement devenue la capitale de la création musicale – une création certes polymorphe mais aussi étrangement cohérente.
Bien qu’ignorée par le public habituel de Musica, la présence à Strasbourg d’un Steve Cole-man ou d’un Cecil Taylor,
jazzmen de leur état, est pleinement justifiée. On s’aperçoit en effet depuis quelques années que toutes les avant-gardes musicales, quel que soit leur langage ou microcosme d’origine (musiques dites « du monde », musiques « improvisées », « électro », jazz ou musique écrite hâtivement qualifiée de savante), cheminent de conserve dans une direction commune – on retrouve chez les unes et les autres les mêmes préoccupations, et, étrangement, les mêmes tendances formelles et expressives : fragmentation du discours, réinvention du matériau, réappropriation des langages, etc. – et certains de nos compositeurs contemporains seraient bien avisés, au lieu de simplement se tourner vers le jazz, le rock ou l’électro
« mainstream », de se plonger dans les uni-vers complexes des jazz avant-gardistes pratiqués autant par Cecil Taylor (qui fut avec Or-nette Coleman l’une des têtes de file du
free et trace depuis un chemin fait d’exigence et de recherche) que par Steve Coleman (qui n’a aucun rapport avec Ornette, sinon qu’ils sont tous deux saxophonistes et tous deux excessivement talentueux).
Steve Coleman ouvrait donc à Musica la tournée européenne 2009-2010 de ses
Five Ele-ments et, avec son éternel look d’adolescent des suburbs de L.A., nous a livré un im-mense moment de musique. Une musique organique, qui vit et évolue semble-t-il de sa volonté propre, par glissement successifs : glissements de carrure ou de hauteur, à peine perceptibles. C’est une musique qui se nourrit d’elle-même, dans un geste large qui va de la naissance du groove (d’une simplicité et d’une sobriété exemplaires, malgré la complexité rythmique qu’il revêt bien souvent) à l’accumulation sonore (mélodique et harmonique, avec au passage l’élaboration fascinante d’un contrepoint d’un nouveau genre) ponctuée de ruptures intempestives, jusqu’à dissipation. Puis le discours bientôt s’épuise, il n’en reste plus que quelques miettes, squelettique pédale rythmique et harmonique sur lequel naît alors un nouveau groove.
Coleman n’abandonne toutefois pas totalement les principes du jazz, et chaque cellule, cha-que transition est l’occasion de solos véritablement jubilatoires qui font la part belle à l’hallucinant batteur Dafnis Prieto (qui a eu la riche idée d’ajouter des woodblocks à sa batte-rie), mais dans lesquels le mélancolique guitariste Miles Okazaki, le tromboniste Tim Al-bright ou le trompettiste Jonathan Finlayson ne déméritent pas, loin de là.
Coleman lui même prend de temps à autres la parole, cantilène solitaire, émergente,
work in progress, train of thoughts ou
stream of consciousness, éthéré et pénétré, mais laisse pour notre plus grand plaisir une grande liberté d’expression à ses comparses. Et quelle jubilation d’entendre tour à tour l’hallucinant batteur Dafnis Prieto (qui a eu la riche idée d’ajouter des woodblocks à sa batterie), le mélancolique guitariste Miles Okazaki, le trombo-niste Tim Albright ou le trompettiste Jonathan Finlayson.
Réinvention du matériau, encore, avec Györgi Kurtag, à l’honneur lors des deux concerts dominicaux donnés par le violoncelliste Jean-Guihen Queyras d’une part et par la paire de pianistes formée par Jean-Sébastien Dureau et Vincent Planès d’autre part. Kurtag, maître génial et méticuleux de la forme courte, trouve en ces interprètes la subtilité et la délicatesse qui sied à son geste musical, qui densifie les images et cristallise l’instant.
Réinvention du matériau, toujours, avec Wolfgang Rihm – décidément à la mode dans les festivals de musique contemporaine cette année (le Festival d’Automne lui consacre encore deux concerts le 19 octobre et le 15 novembre) – et deux ouvrages de grande ampleur :
Drei Frauen, spectacle lyrique en trois parties, et surtout
Deus Passus, pas-sion fragmentaire créée en 2000 à l’occasion du 250e anniversaire de la mort de Bach. S’inspirant de l’Evangile selon Saint Luc – qui, selon lui, a été moins détournée à des fins antisémites que les autres – à laquelle il associe un texte de Paul Celan empreint de désespoir, Wolfgang Rihm dépasse le liturgique et compose un discours à la fois historique, narratif et universel. À mille lieux de la componction complaisante et nombriliste de ces trop nombreux compositeurs / grenouilles de bénitiers, Wolfgang Rihm use avec une finesse désarmante d’un langage post-moderne qui réinvente la musique religieuse. La fréquentation du passé et l’hommage à Bach – incontournable lorsqu’il s’agit d’écrire une
Passion – se fait ici avec doigté et intelligence, évitant toute forme de parodie ou de pastiche : les formules mélo-diques et harmoniques – investies de tout le sens que le temps a laissé sur elles, comme diffé-rentes couches de verni déposées sur le langage – sont réfléchies, soigneusement pesées, et introduites avec à-propos et naturel. Rihm force l’admiration par sa dextérité à reproduire, au seul moyen de l’orchestration et avec des méthodes quasi-spectrales, les timbres de l’orchestre baroque et de l’orgue de Bach – et il nous faut saluer au passage le merveilleux travail réalisé par Jonathan Stockhammer à la tête du Radio-Sinfonieorchester Stuttgart des SWR pour en rendre toutes les subtilités.
> Le festival
Musica s’est tenu à Strasbourg du 19 au 27 septembre 2009.
Crédit photo : Juan Carlos Hernandez
Date de publication : 20/10/2009
Mots-clés : musica, strasbourg, steve coleman, créativité musicale, wolfgang rihm, freejazz, jazz
Inséré le : 20/10/2009 17:46
Thèmes : festival, musique,