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Les choses qu'il m'a dites, ou pas

(1968-1973)


Source : Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

Genre : portrait (Mots-clés : )

Genre Ressource : portrait

Genre Agenda : danse

Apparence :

Merce Cunningham chorégraphe
Douglas DUNN rédacteur

Texte : A propos de la mort, Allen Ginsberg a dit : « Ce doit être la chose la plus naturelle, tout le monde le fait. »
Les derniers mots de Steve Lacy furent : « Keep the tempo. »


Merce Cunningham a dansé, et j’ai eu le plaisir de danser à ses côtés. Avec moi, peu de mots furent nécessaires. C’est d’abord l’animal élégant qui m’a attiré – seulement plus tard l’esprit agile. Sa pudeur verbale était, à vrai dire, remarquable, et souvent volontaire. Au cours de ma première performance avec la Compagnie, je suis entré sur scène exactement face à lui pendant Canfield... au mauvais moment. Sentant immédiatement mon erreur, je fis demi-tour et quittai la scène. Pas un mot. Pendant un an, je me suis laissé pousser la barbe. Foisonnante, rouge-orangée. Ridicule. Grotesque. Pas un mot. A Düsseldorf, il ne me donna pas plus de cinq minutes de matériel pour un Event de plus d’une heure. L’espace était grand et carré, les visiteurs entassés autour. Il y avait de grandes plantes en pot à chaque coin. En attendant mon entrée, j’ai poussé par erreur l’une de ces plantes contre un mur, puis l’ai remise très… très… très lentement, les frondes de la plante mouvante devenant décor visible à au moins la moitié du public. Pas de commentaire. Ni là, ni jamais.

Merce dit : « Tu décomposes, et tu reconstruis. »
Il dit : « Tu t’en fais une idée, puis tu la changes. »
Il dit : « Je ne travaille pas exactement avec des idées. »

Au cours d’une tournée en France, au début des années 1970, un article de Carlos Castaneda circulait dans le bus. Ça parlait d’un praticien avancé montant une pierre, de crête à crête, sans avoir l’air d’escalader. Nous en discutions, et Merce dit : « Je connais bien ce type de mouvement. » Quand il montra ce qui allait être ma première phrase dans Tread, il était là, près de moi, puis soudain là-bas. Entre les deux, un abîme spatio-temporel, un fossé peu propice à ce que je puisse apprendre les pas.

Merce dit : « Pour t’entraîner tu répètes, mais tu n’y penses pas de cette manière. »
Il dit : « Tu peux toujours en faire quelque chose. »

Pendant une conversation avec [le compositeur, Ndlr.] Gordon Mumma, alors que nos pieds écrasaient du gravier sur le chemin du motel, il dit : « Le style, c’est la répétition.» Un jour au studio, pendant qu’on mâchait nos sandwiches, je lui demande quoi faire quand on n’a pas envie de danser. Comme s’il avait anticipé la question, il affirma que si tu te dédies, ta motivation reste égale même si le plaisir est absent, évoquant Margot Fonteyn, qui continua contre son gré pour payer les frais de médecin de son mari. Ça, venant d’un homme dont l’appétit pour la pratique quotidienne ne semblait jamais ni défaillant, ni forcé. Citant David Tudor, qui abandonna le concert de piano pour le live de musique électronique, Merce dit, et plus d’une fois : « Il faut se limiter. »

Il dit aussi : « Je n’ai jamais eu de problème de rythme. » Et il dit : « Gertrude Stein a compris le langage comme rythme. » Euh, à moins qu’il n’ait dit « le rythme comme langage. »

En tournée, après la répétition de mi-journée, le déjeuner et la sieste, venait l’heure blanche, un limbe. Ne voulant pas sauter dans le rituel d’avant-spectacle, je tombais bon gré mal gré dans le désespoir existentiel. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je danse ? Suis-je au début, au milieu ou à la fin de l’évolution de cette minuscule particule que je suis ? Un de ces après-midi, après ma sieste, Merce vint. Tentant de cacher mon humeur, bien qu’il ait dû la sentir, je demandai : « A quoi ça tient ? » C’était une question rhétorique, mais il répondit. « A rien », dit-il, puis s’en alla.

En classe, on ne parlait pas beaucoup. « La jambe va là. » « Tilt, puis arch. » Le ton descriptif cachait à peine sa passion pour chaque mouvement, chaque nuance (et quel gratifiant mélange de finesse et d’audace !). Souvent, chaque beat avait son pas, son unité reconnaissable de mouvement. Parfois, néanmoins, il comptait lentement en incorporant dans chaque grosse note n’importe quel nombre de tel ou tel mouvement. (Ces ajouts absurdes me faisaient sourire, mais j’étais toujours au fond du studio.)

Il y avait des jours, aussi, où il était excessivement enflammé. Exemple : vers la fin de la classe, il présente une phrase qui accélère jusqu’au miroir et qui, à la dernière minute, complication explosive, finit au sol. Il l’a montrée encore et encore, en chantant la mesure au lieu de la compter. Là, il n’enseignait plus, il dansait. Sa férocité était fascinante, mais l’imiter me semblait dangereux. Au risque de compromettre ma réputation, si je n’étais pas prudent. Du fond de la classe, je demandai : « On peut essayer plus lentement ? » – « Non », cria-t-il, avec véhémence, avant de se jeter à nouveau, comme un kamikaze.

Puis un matin, sorti de nulle part, et avec une pointe d’impatience, il dit : « Vous devriez prendre la définition du poète de Kierkegaard, et l’inverser. » « Oh allez, me suis-je dit, en quoi ça va nous aider, là, pour danser ; ça doit être ce que John a dit au petit déjeuner. » Puis en rentrant chez moi après la journée de travail, j’ai cherché Kierkegaard. Voilà ce que j’ai trouvé. « Le poète est malheureux, car son c½ur est déchiré par de secrètes souffrances ; mais ses lèvres sont si étrangement constituées que quand il soupire et pleure, on croirait entendre une musique magnifique… et quand les gens autour du poète lui disent “chante encore pour nous”, ça ne peut que vouloir dire : “que de nombreuses souffrances tourmentent ton âme.” »

Alta, Californie, août 2009 (traduction : L. L.) Douglas Dunn est chorégraphe, il vit et travaille à New York (http://douglasdunndance.com).

Date de publication : 10/12/2009


Mots-clés : citations, cunnigham, danse, tournée, idées
Inséré le : 10/12/2009 10:51
http://www.douglasdunndance.com